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Eau : après le retour des pluies, pourquoi l'été reste un test pour les ressources hydriques

Eau : après le retour des pluies, pourquoi l'été reste un test pour les ressources hydriques

Après sept ans de sécheresse, les barrages marocains affichent cet été un taux de remplissage proche de 70 %, contre 35 % il y a un an. Mais la canicule des dernières semaines rappelle une règle essentielle : plus il fait chaud, plus les réserves s'évaporent et plus la consommation grimpe. Le vrai test de l'été n'est pas hydraulique, il est politique : celui de transformer un répit climatique en stratégie durable.
 

Les chiffres donneraient presque le vertige. Après sept ans de sécheresse qui ont fini par installer un vocabulaire de crise permanente (restrictions, coupures, rationnement), les barrages marocains affichent cet été un taux de remplissage proche de 70 %. Un an plus tôt, à la même date, il plafonnait à 35 %. Le Royaume a littéralement doublé ses réserves, de quoi croire que la parenthèse « stress hydrique » s'est refermée. Sauf que la canicule de ces dernières semaines, et plus globalement le réchauffement climatique, viennent rappeler une évidence que les pluies ont pu faire oublier : au Maroc l'eau n'est jamais complètement acquise, elle est gérée saison après saison. 

L’illusion du « bon chiffre »

Au 3 août 2026, les retenues nationales totalisaient près de 11,9 milliards de m³, pour un taux de remplissage global de 69,8 %, contre 35,3 % un an plus tôt. Une semaine avant, ce taux dépassait encore 70,6 %. En quelques jours, la baisse a été de 0,8 point sous l'effet cde l'évaporation et de la hausse de la consommation liée à la hausse des températures. Rien d'alarmant en soi : le pays reste dans une situation beaucoup plus confortable qu'en 2025. Mais le mouvement dit quelque chose d'essentiel : même après un hiver et un printemps exceptionnels grâce aux fortes pluies, qux chutes de neige record, et aux transferts massifs entre bassins, le stock est forcément réduit avec l’été. 

Et derrière la moyenne nationale, les disparités régionales restent criantes. Le Nord navigue autour de 85 à 90 % de remplissage, certains barrages y étant quasiment pleins. Mais dans le Sud et le Sud-Est, la réalité est tout autre : le bassin de Drâa-Oued Noun stagne autour de 33 %, le Souss-Massa autour de 50 %, avec des barrages comme celui de Mohamed Mokhtar Soussi remplis à seulement 10 %. Le grand barrage Al Massira, deuxième plus important du pays et pilier de l'approvisionnement du Grand Casablanca, reste, lui, à 40 %. La pluie n'a pas corrigé les inégalités hydriques du territoire, elle les a seulement rendues moins visibles.

La problématique de l’évaporation 

Techniquement, la baisse observée depuis fin juillet s’explique : plus il fait chaud, plus l'eau s'évapore, et plus les besoins (irrigation, eau potable, tourisme, industrie) grimpent. Ce phénomène est banal mais il illustre une mécanique plus large que les autorités elles-mêmes qualifient de structurelle : au Maroc, la ressource d’eau dépend d'un climat de plus en plus imprévisible, avec des étés toujours plus chauds et des précipitations toujours plus concentrées sur de courtes périodes, sauf exception. 

La vraie question, finalement, est de savoir combien d'eau il reste, par personne, chaque année. Pour le Maroc, le diagnostic  est clair : la disponibilité en eau renouvelable par habitant est passée d'environ 2 560 m³ par an en 1960 à un peu plus de 600 m³ aujourd'hui, sous le seuil de stress hydrique fixé par la communauté internationale à 1 000 m³, et pas si loin du seuil de « pénurie absolue » fixé à 500 m³.  La crainte est aujourd’hui d’arriver à cev seuil critique d’ici 2030, notamment à cause de la croissance démographique, du réchauffement climatique et de la demande économique. Car un épisode pluvieux ralentit certes le processus, mais il ne l’inverse pas. 

C’est d’ailleurs ce que soutenait le climatologue Mohammed Saïd Karrouk dans les colonnes de Finances News Hebdo au moment où commençait l’épisode de pluies abondantes, en janvier dernier. « Le retour des pluies ne signifie pas la fin de la sécheresse », résumait-t-il. Pour lui, le climat marocain est « par nature structurellement sec, façonné depuis toujours par l'anticyclone subtropical des Açores ». Et ce que le pays vit depuis quelques mois n'est « qu'une année humide à l'intérieur d'un cycle hydrologique plus large ».  Comprendre : seule l'observation de l'année hydrologique complète permettra de dire si l’épisode de sècheresse est derrière nous.  Sur le rôle du phénomène La Niña dans le retour des pluies, le climatologue s’est montré prudent : c’est un facteur favorable, mais incapable à lui seul d'expliquer la reconstitution spectaculaire des réserves. « Le changement climatique n'invente pas les cycles de sécheresse et de pluie du Maroc, il les intensifie », étaye l’expert. Les périodes sèches plus longues, plus ardues, les vagues de chaleur deviennent plus extrêmes, et à l'inverse, le retour des pluies se fait de manière plus brutale et plus concentrée dans le temps. 

Le dessalement comme solution ? 

Face à ce constat, le ministre de l'Équipement et de l'Eau Nizar Baraka, a multiplié les annonces sur une stratégie construite autour de trois piliers : l'accélération des transferts d'eau entre bassins excédentaires et bassins déficitaires, la multiplication des stations de dessalement d'eau de mer et la construction de nouveaux barrages pour sécuriser le stockage. Depuis 2021, huit grands barrages ont déjà été mis en service, et 155 petits seraient programmés. Le pari du dessalement est d’ailleurs en train de devenir une pièce centrale du dispositif, à l’instar de ce qui se fait dans le Golfe ou en Espagne. A terme, il permettrait de sécuriser une bonne partie de l'approvisionnement en eau potable des grandes villes, indépendamment du niveau de pluie. Mais ce processus met du temps, coute cher, et ne résoud pas la question de l'irrigation agricole, qui reste le premier secteur de consommation d'eau au Maroc, devant l’usage quotidien et l'industrie réunis.

C’est là tout le problème : si le dessalement soulage les villes côtières, il ne permet pas d’irriguer à l’intérieur des terres et ne recharge pas les nappes phréatiques qui continennent les réserves nécessaires à l’usage agricole. Et ce sont ces nappes qui sont asséchées années après années. 
Les experts du secteur, à l’instar de Mohamed-Said Karrouk, le répètent : sans révision des cultures les plus gourmandes en eau dans les zones les plus fragiles, aucun niveau de pluie ni aucune station de dessalement ne suffiront à rééquilibrer durablement la situation.

Après plusieurs étés sous « haute tension », les réserves baissent, mais l’ambiance est aujourd’hui au soulagement. Les pluies, supérieures de plus de 20 % à la moyenne des 30 dernières années, offrent un peu de répit au royaume. Mais un répit n’est pas une garantie, et le vrai défi n’est plus seulement de passer l’été, mais de profiter de ce temps de respiration pour changer durablement notre rapport à l’eau : mieux consommer, mieux irriguer, et poursuivre le dessalement.

 

Par Leila Chik

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