Le Conseil de la concurrence vient de publier l’avis n°A/6/25 consacré à l’état de la concurrence dans les marchés de la distribution des médicaments au Maroc. Adopté après délibération du collège du Conseil lors des réunions des 18 décembre 2025 et 26 février 2026, cet avis dresse un diagnostic détaillé d’un secteur stratégique pour la souveraineté sanitaire nationale. L’étude met en lumière une chaîne de distribution globalement efficace sur le plan technique, mais confrontée à plusieurs fragilités économiques et à des déséquilibres structurels.
Le Conseil de la concurrence rappelle que le secteur pharmaceutique constitue un pilier de l’économie nationale et un élément central de la politique de santé publique. Sa dynamique repose aujourd’hui sur deux moteurs principaux.
Le premier est d’ordre interne : l’expansion du marché national, stimulée par la généralisation de la couverture sociale et par les réformes engagées dans le système de santé.
A cela s’ajoute une mesure fiscale importante : la suppression de la TVA de 7% sur les médicaments entrée en vigueur le 1er janvier 2024, destinée à réduire le coût des traitements pour les patients.
Le second moteur est externe. Le Maroc dispose d’un secteur pharmaceutique considéré comme l’un des plus dynamiques du continent africain, avec des perspectives d’exportation vers plusieurs marchés du continent.
Dans ce contexte, la chaîne de distribution joue un rôle déterminant, car elle assure la disponibilité et l’accessibilité des médicaments sur l’ensemble du territoire.
La distribution du médicament repose sur une chaîne de valeur structurée autour de trois principaux niveaux : la production industrielle, la distribution en gros et la dispensation au détail par les pharmacies d’officine.
Les établissements pharmaceutiques industriels (EPI) assurent la fabrication, l’importation et la mise sur le marché des médicaments.
Les établissements pharmaceutiques grossistes-répartiteurs (EPGR) prennent ensuite en charge leur distribution à l’échelle nationale.
Enfin, les pharmacies d’officine constituent le dernier maillon de la chaîne, chargé de la délivrance des médicaments aux patients.
Ce système vise à garantir une couverture territoriale efficace et un approvisionnement continu du marché national.
Toutefois, la distribution ne peut intervenir qu’après l’obtention d’une Autorisation de mise sur le marché (AMM) délivrée par le ministère de la Santé.
Cette autorisation constitue une étape essentielle dans la commercialisation d’un médicament, validant son innocuité, son efficacité et son intérêt thérapeutique.
Selon la réglementation marocaine, la durée de validité d’une AMM est fixée à cinq ans renouvelables.
Une réglementation particulièrement stricte
Le secteur du médicament est encadré par un dispositif juridique particulièrement dense, au premier rang duquel figure la loi n°17-04 portant code du médicament et de la pharmacie.
Cette réglementation encadre l’ensemble des activités du secteur : fabrication, importation, distribution, fixation des prix et dispensation des médicaments.
Elle impose également plusieurs obligations aux acteurs de la distribution, notamment en matière de sécurité d’approvisionnement.
Ainsi, les établissements pharmaceutiques industriels doivent maintenir un stock de sécurité équivalent à un quart (1/4) de leurs ventes annuelles, tandis que les grossistes-répartiteurs doivent disposer d’un stock correspondant à un douzième (1/12) de leurs ventes annuelles, composé d’au moins 80% des spécialités pharmaceutiques agréées sur le marché national.
Ces obligations visent à garantir la continuité de l’approvisionnement du marché et à éviter les ruptures de médicaments.
Un réseau officinal dense
Au niveau de la distribution au détail, la pharmacie d’officine constitue l’acteur central de la dispensation des médicaments.
La législation marocaine accorde aux pharmaciens un monopole sur la vente des médicaments au public. Cette exclusivité vise à garantir la sécurité sanitaire et la traçabilité des produits.
La création d’une officine est toutefois strictement encadrée. La réglementation impose notamment une distance minimale de 300 mètres entre deux pharmacies, afin d’organiser la répartition territoriale du réseau officinal.
Par ailleurs, la loi interdit à un pharmacien de posséder plus d’une seule officine, et celui-ci doit en être l’unique propriétaire et assurer personnellement sa gestion.
Malgré ces règles, le Conseil de la concurrence constate que la densité pharmaceutique au Maroc demeure élevée, dépassant les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. Cette situation crée des déséquilibres économiques entre officines et fragilise leur rentabilité.
L’avis du Conseil souligne également que le segment de la distribution en gros est caractérisé par un degré de concentration relativement élevé, avec quelques opérateurs dominants.
La répartition géographique des grossistes-répartiteurs reste par ailleurs inégale entre les régions, ce qui peut affecter la fluidité de l’approvisionnement dans certaines zones.
L’analyse met également en évidence une baisse continue des niveaux de rentabilité des grossistes-répartiteurs, liée notamment à l’évolution du cadre réglementaire et à la pression exercée sur les marges commerciales.
Les pharmacies confrontées à un modèle économique fragile
Le Conseil de la concurrence souligne que les pharmacies d’officine sont aujourd’hui confrontées à plusieurs défis économiques.
Leur modèle de rémunération repose essentiellement sur la marge liée au prix du médicament. Or, les différentes révisions à la baisse des prix des médicaments ont réduit mécaniquement leurs revenus.
A cela s’ajoutent d’autres facteurs de fragilité, notamment :
* l’augmentation du nombre d’officines;
* les délais de paiement dans la chaîne de distribution;
* les ruptures ponctuelles de certains médicaments;
* et certaines pratiques observées dans les cliniques privées.
En effet, la réglementation autorise les cliniques à disposer d’une réserve de médicaments destinée exclusivement aux patients hospitalisés. Toute vente au public est interdite.
Cependant, certaines pratiques constatées sur le terrain peuvent conduire à un contournement du réseau officinal, créant des distorsions de concurrence.
L’avis du Conseil met également en évidence une spécificité du système marocain : l’absence de droit de substitution pour les pharmaciens.
Contrairement à plusieurs pays européens, les pharmaciens marocains ne peuvent pas remplacer un médicament prescrit par un générique équivalent sans l’accord explicite du médecin.
Cette situation limite la diffusion des médicaments génériques et complique la gestion des ruptures de stock.
Moderniser la distribution pharmaceutique
Face à ces constats, le Conseil de la concurrence formule plusieurs recommandations destinées à moderniser le fonctionnement du secteur.
Parmi les principales pistes évoquées figurent :
* la modernisation du cadre réglementaire;
* le renforcement de la gouvernance institutionnelle;
* l’amélioration des conditions d’accès au marché;
* la digitalisation de la chaîne de distribution;
* et la mise en place de nouveaux mécanismes de rémunération pour les acteurs.
Le Conseil propose également d’élargir les missions du pharmacien afin de renforcer son rôle d’acteur de santé publique de proximité.
Au final, l’avis du Conseil de la concurrence met en évidence un paradoxe.
D’un côté, la chaîne de distribution pharmaceutique marocaine fonctionne efficacement sur le plan technique et assure un maillage territorial globalement satisfaisant.
De l’autre, ses équilibres économiques apparaissent de plus en plus fragiles, tant pour les grossistes-répartiteurs que pour les pharmacies d’officine.
L’enjeu pour les années à venir sera donc de réformer le cadre réglementaire et économique du secteur afin de préserver cet équilibre délicat entre concurrence, viabilité des acteurs et accès équitable aux médicaments pour la population.