Chaque année, le 8 mars revient avec son cortège de discours, de cérémonies officielles, de déclarations d’intention et de bouquets de fleurs. Journée internationale des droits des femmes oblige.
Dans notre pays, elles représentent un peu plus de la moitié de la population. Plus de 18 millions de Marocaines vivent, travaillent, étudient, entreprennent, élèvent des familles et portent des ambitions.
Elles sont dans les champs, dans les salles de classe, dans les hôpitaux, dans les administrations, dans les entreprises ou encore dans les universités, et participent à la construction de la société, souvent avec discrétion, et parfois avec éclat.
Et pourtant, cette présence massive ne se reflète pas encore pleinement dans les chiffres de l’économie.
En effet, en 2025, selon le haut-commissariat au Plan (HCP), le taux d’activité des femmes s’est établi à 19% contre 68,5% pour les hommes, tandis que le taux d’activité national a stagné à 43,5%.
Autrement dit, plus de huit femmes sur dix en âge de travailler ne participent pas au marché de l’emploi. Cette situation place le Royaume parmi les pays où la participation féminine à l’économie reste particulièrement faible.
L’économie marocaine perd ainsi une part importante de son potentiel.
Car au-delà de la question de l’égalité, il y a aussi une question de développement. L’implication des femmes dans l’activité économique n’est pas simplement un objectif social ou moral. C’est aussi un moteur de croissance.
De nombreuses études internationales le rappellent : lorsque les femmes participent davantage au marché du travail, la productivité augmente, l’innovation progresse et les revenus des ménages s’améliorent.
Le Maroc le sait. Depuis plusieurs années, les politiques publiques intègrent de plus en plus cette dimension.
Les réformes du Code de la famille, les programmes de soutien à l’entrepreneuriat féminin ainsi que l’essor des coopératives, notamment dans le monde rural, témoignent d’une volonté d’ouvrir davantage d’espaces aux femmes.
Mais le monde rural demeure aussi le lieu de profondes fragilités. Le HCP rappelle ainsi qu’en 2025, 24,6% des femmes actives occupées exercent un emploi non rémunéré contre 5,4% des hommes, et que cette réalité se concentre fortement chez les femmes rurales, dont une large part continue d’être cantonnée au statut d’aide familiale.
Dans les villes aussi, les trajectoires changent. De plus en plus de Marocaines créent des entreprises, dirigent des startups et occupent des postes de responsabilité.
Dans les secteurs de la finance, de la santé, de l’éducation ou de la technologie, leur présence devient de plus en plus visible. D’ailleurs, parmi les femmes citadines actives occupées, 84,8% exercent un emploi salarié, un niveau supérieur à celui de leurs homologues masculins.
Cela montre que quand elles accèdent au marché du travail urbain, les femmes s’insèrent de plus en plus dans des formes d’emploi structurées, même si l’accès à ce marché demeure, lui, encore trop étroit.
La sphère publique n’échappe pas à cette évolution. La représentation des femmes dans les institutions politiques progresse, même si le chemin reste long.
Dans l’Administration et dans certaines grandes entreprises, des profils féminins s’imposent progressivement dans les postes de décision.
Ces transformations ne sont pas anodines. Elles traduisent une mutation profonde de la société marocaine. Une mutation lente, parfois inégale, mais bien réelle.
Mais les défis restent encore nombreux.
Les défis persistants de l’emploi féminin
Le premier est celui de l’accès à l’emploi. L’économie marocaine doit créer davantage d’opportunités pour intégrer les femmes sur le marché du travail.
Certes, entre 2024 et 2025, l’économie nationale a créé 193.000 postes d’emploi, après en avoir créé 82.000 une année auparavant. Mais cette amélioration globale ne s’est pas traduite par une embellie pour les femmes.
Leur taux d’emploi a même légèrement reculé, passant de 15,3% à 15,1%, pendant que celui des hommes progressait de 60,7% à 61,1%. Autrement dit, la création d’emplois existe, mais elle ne corrige pas encore suffisamment l’inégalité d’accès.
Le deuxième défi concerne le chômage. Au niveau national, il a légèrement baissé, passant de 13,3% à 13%.
Mais là encore, la situation des femmes s’est dégradée, avec un taux de chômage qui a augmenté de 19,4% à 20,5%, alors que celui des hommes a reculé de 11,6% à 10,8%.
Chez les femmes urbaines, il atteint même 26%. Ce simple écart suffit à rappeler que l’amélioration du marché du travail ne profite pas à tout le monde de la même manière.
Le troisième défi est celui de la qualité de l’emploi. Car travailler ne signifie pas toujours travailler dans de bonnes conditions.
En 2025, le volume du sous-emploi a augmenté, passant de 1,082 million à 1,190 million de personnes, soit un taux national de 10,9% contre 10,1% un an auparavant.
Cela signifie que de nombreux actifs, y compris des femmes, occupent des emplois insuffisants en termes d’heures et de revenus ou inadéquats par rapport à leurs qualifications.
Plus largement, seules 31,6% des personnes occupées bénéficient d’une couverture médicale liée à l’emploi, même si ce taux est plus élevé chez les femmes actives occupées salariées.
Au total, 47% des salariés disposent de cette couverture, avec un avantage notable pour les femmes, dont 64,2% en bénéficient contre 42,7% des hommes.
Là encore, tout indique que lorsque l’emploi féminin est formel, il peut être relativement mieux protégé. Le vrai problème reste d’y accéder durablement.
Le quatrième défi touche à la structure même de l’activité féminine. En 2025, les femmes ne représentent que 20,3% de l’ensemble des actifs occupés dans le pays, alors qu’elles constituent plus de la moitié de la population.
Les indépendantes ne représentent que 13,3% des actifs occupés féminins, contre 29,5% chez les hommes. Et lorsqu’elles travaillent, elles sont encore nombreuses à exercer dans des formes d’activité invisibles, précaires ou saisonnières.
Le HCP note d’ailleurs que 12,3% des actifs occupés exercent un emploi occasionnel ou saisonnier, une réalité particulièrement marquée en milieu rural.
Le cinquième défi est celui de l’équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. Dans une société où les responsabilités domestiques reposent encore largement sur les femmes, concilier carrière et famille demeure un exercice délicat.
Ce poids silencieux explique une partie de cette inactivité massive dévoilée par les chiffres.
Mais malgré ces obstacles, une chose est certaine : les femmes marocaines avancent.
Elles avancent dans les universités, où elles brillent souvent par leur réussite académique. Elles avancent dans l’entrepreneuriat, où elles imposent peu à peu leur marque.
Elles avancent dans la société civile, où elles portent des causes et des projets. Elles avancent dans la vie publique, où leur voix devient de plus en plus audible.
Et surtout, elles avancent avec une détermination qui force le respect.
Le 8 mars n’est donc pas seulement une journée de célébration. C’est aussi une invitation à regarder la réalité avec lucidité. A mesurer le chemin parcouru, mais aussi celui qui reste à parcourir.
Car au fond, la question n’est pas simplement celle des droits des femmes, mais plutôt la manière dont une société mobilise toutes ses forces pour construire son avenir.
Le Maroc a engagé depuis plusieurs années un vaste chantier de modernisation économique et sociale. Dans cette dynamique, les femmes ne peuvent rester à la périphérie.
Bien au contraire, elles doivent en être une composante centrale, car le Royaume ne peut avancer efficacement s’il laisse de côté la moitié de son potentiel.
Et peut-être est-ce cela, finalement, le sens le plus profond du 8 mars. Non pas une simple journée de célébration, mais un rappel : l’avenir du Maroc se construira avec ses femmes. Et sans doute aussi grâce à elles.
F. Ouriaghli