Economie Tout voir

Industrie : «Le Maroc a progressivement construit un écosystème diversifié»

Industrie : «Le Maroc a progressivement construit un écosystème diversifié»

Le Maroc se hisse au premier rang de l’Indice de l’industrialisation en Afrique de la BAD, devant l’Afrique du Sud. Cette performance traduit une transformation profonde du modèle productif national, portée par une stratégie industrielle de long terme. Entretien avec Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain pour la gouvernance et le management (CMGM).

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Le Maroc occupe désormais la première place de l’Indice de l’industrialisation en Afrique devant l’Afrique du Sud. Cette performance traduit-elle une transformation structurelle profonde de l’économie marocaine, ou s’explique-t-elle davantage par la montée en puissance de quelques secteurs industriels stratégiques ?

Youssef Guerraoui Filali : Le positionnement du Maroc à la première place de l’Indice de l’industrialisation en Afrique (IIA) constitue avant tout la consécration d’une transformation structurelle engagée depuis plus de deux décennies. Cette performance ne peut être réduite à la seule réussite de quelques filières industrielles, même si des secteurs comme l’automobile, l’aéronautique, l’électronique ou encore les énergies renouvelables ont joué un rôle moteur. Elle reflète un changement plus profond du modèle productif national, marqué par une montée en gamme industrielle, une amélioration de la compétitivité, un renforcement des infrastructures logistiques et une intégration croissante dans les chaînes de valeur mondiales. De ce fait, le Maroc a progressivement construit un écosystème industriel diversifié, soutenu par des politiques publiques industrielles, une stabilité institutionnelle reconnue et une ouverture économique importante. Cette dynamique a permis d’accroître la contribution de l’industrie manufacturière aux exportations et d’attirer des investissements directs étrangers à forte valeur ajoutée. Toutefois, cette transformation doit encore être consolidée à travers le développement de la recherche et de l’innovation nationales, le renforcement de l’intégration locale et la montée en compétences du capital humain afin que les retombées industrielles profitent davantage à l’ensemble du tissu économique et à l’emploi qualifié.

 

F. N. H. : Cette progression repose notamment sur la modernisation de l’appareil productif, la diversification des exportations et la mise en œuvre de politiques industrielles ambitieuses. Parmi ces leviers, lesquels ont eu l’impact le plus déterminant sur la montée en puissance du Maroc ?

Y. G. F. : À mon sens, le facteur le plus déterminant dans la montée en puissance industrielle du Maroc n’est pas uniquement la modernisation de l’appareil productif ou la diversification des exportations, mais avant tout la vision stratégique de l’État à travers des politiques industrielles cohérentes et de long terme. Les différents plans industriels mis en œuvre depuis le début des années 2000 ont permis de structurer des écosystèmes performants, d’attirer des investissements internationaux majeurs et de créer un environnement favorable à l’industrialisation. Les résultats sont aujourd’hui visibles. Les exportations marocaines sont devenues beaucoup plus diversifiées qu’auparavant. Alors que les phosphates et les produits agricoles dominaient historiquement les échanges extérieurs, l’industrie automobile est devenue le premier secteur exportateur du Royaume avec plus de 140 milliards de dirhams d’exportations annuelles ces dernières années. L’aéronautique a également connu une progression remarquable, avec plusieurs centaines d’entreprises intégrées dans les chaînes de valeur mondiales. Cette diversification a considérablement réduit la dépendance de l’économie marocaine à quelques produits traditionnels. Toutefois, cette évolution n’aurait pas été possible sans une profonde modernisation de l’appareil productif. Le Maroc dispose aujourd’hui de l’une des plateformes industrielles les plus compétitives du continent africain, appuyée par des infrastructures de rang mondial telles que le port de Tanger Med, dont la capacité dépasse désormais plusieurs millions de conteneurs par an. Cette infrastructure a transformé la position du Royaume dans le commerce international en faisant du Maroc une véritable plateforme industrielle et logistique entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique.

 

F. N. H. : Le Royaume a développé des écosystèmes industriels performants dans l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables et les batteries. Dans quelle mesure ces secteurs ont-ils modifié la structure de l’économie et sa capacité d’exportation ?

Y. G. F. : Les écosystèmes industriels développés dans l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables et les batteries ont profondément transformé la structure de l’économie marocaine. Ils ont permis au Royaume de passer progressivement d’une économie dominée par des secteurs traditionnels à une économie davantage orientée vers l’industrie manufacturière, les technologies avancées et les chaînes de valeur mondiales, et ce à travers le développement des zones franches ainsi que les zones d’accélération industrielle (ZAE). L’impact le plus visible concerne les exportations. L’automobile est devenue le premier secteur exportateur du pays, tandis que l’aéronautique s’est imposée comme une filière à forte valeur ajoutée. Cette dynamique a favorisé la diversification des exportations, réduit la dépendance à certains produits traditionnels et renforcé la compétitivité du Maroc sur les marchés internationaux. Par conséquent, le transfert et la maîtrise des technologies par le Maroc demeurent aujourd’hui nécessaire pour une véritable industrialisation nationale et le développement de produit 100% baptisé «Made in Morocco». Cependant, ces secteurs ont tout de même attiré d’importants investissements, créé des milliers d’emplois qualifiés et accéléré les transferts de technologies. Avec le développement des énergies renouvelables et de l’industrie des batteries, le Maroc se positionne aujourd’hui sur les métiers industriels de demain, consolidant ainsi son ambition de devenir un hub industriel et technologique de premier plan en Afrique.

 

F. N. H. : Malgré cette performance industrielle, le chômage demeure élevé, en particulier chez les jeunes. Comment expliquez-vous ce paradoxe entre une montée en puissance industrielle et une création d’emplois encore insuffisante ?

Y. G. F. : Ce paradoxe s’explique principalement par le fait que la croissance industrielle n’a pas toujours la même intensité en emploi. Les secteurs qui tirent aujourd’hui la performance du Maroc, notamment l’automobile, l’aéronautique ou certaines industries de haute technologie, génèrent une forte valeur ajoutée et d’importantes exportations, mais nécessitent relativement moins de maind’œuvre que les secteurs traditionnels en raison de l’automatisation et du développement de l’intelligence artificielle, en l’occurrence les gains de productivité. Par ailleurs, il existe un décalage entre les compétences recherchées par les entreprises industrielles et celles disponibles sur le marché du travail. Malgré les progrès réalisés en matière de formation professionnelle, de nombreux jeunes peinent encore à accéder aux qualifications techniques et numériques exigées par les nouveaux métiers de l’industrie, ce qui limite leur insertion professionnelle. L’enjeu pour les prochaines années est donc de transformer la réussite industrielle en une réussite sociale. Cela passe par un renforcement de la formation et de l’adéquation formation-emploi, une meilleure intégration des PME dans les écosystèmes industriels et le développement d’activités à forte capacité d’absorption de main-d’œuvre. Le défi n’est plus seulement de produire davantage, mais de faire en sorte que la croissance industrielle crée plus d’emplois inclusifs et bénéficie à l’ensemble des territoires.

 

F. N. H. : Peut-on considérer que le modèle industriel marocain est aujourd’hui davantage tiré par la productivité, la montée en gamme et l’automatisation que par l’emploi, et quelles en sont les implications sur le marché du travail ?

Y. G. F. : En effet, le modèle industriel marocain est aujourd’hui porté par la productivité, la montée en gamme et l’intégration technologique. Les secteurs les plus performants, tels que l’automobile, l’aéronautique, le textile, l’électronique ou les futures industries liées aux batteries, reposent sur des standards élevés de qualité, d’automatisation et de compétitivité internationale. Cette évolution est nécessaire pour permettre au Maroc de se positionner durablement dans les chaînes de valeur mondiales. Cependant, cette montée en gamme modifie la nature de la demande de travail. Les entreprises recherchent de plus en plus des profils qualifiés dans les domaines techniques, numériques et industriels, tandis que les emplois peu qualifiés progressent à un rythme plus modéré. Il en résulte un décalage entre les compétences disponibles sur le marché du travail et les besoins des secteurs les plus dynamiques de l’économie. L’enjeu pour le Maroc n’est donc pas de ralentir la modernisation industrielle, mais de mieux l’accompagner. La véritable réussite consistera à transformer les gains de productivité en opportunités d’emploi à travers le développement des PME, le renforcement de la formation professionnelle, l’innovation et l’émergence d’activités industrielles à plus forte intensité de main-d’œuvre. De ce fait, le défi des prochaines années sera de concilier compétitivité économique et inclusion sociale afin que la performance industrielle bénéficie pleinement au marché du travail.

 

F. N. H. : Le Maroc s’impose de plus en plus comme une plateforme industrielle intégrée aux chaînes de valeur mondiales. Le défi réside-t-il désormais dans l’intégration plus forte des TPME locales afin d’augmenter le contenu national et les retombées économiques internes ?

Y. G. F. : Après avoir réussi à attirer les grands investisseurs internationaux et à intégrer les chaînes de valeur mondiales, le principal défi du Maroc est désormais d'accroître l'intégration des TPME dans les écosystèmes industriels. La véritable mesure du succès industriel ne réside plus seulement dans les volumes d'exportation ou les investissements captés, mais également dans la capacité à maximiser la valeur ajoutée créée localement et à diffuser les retombées économiques au sein du tissu productif national. Malgré les progrès réalisés, une partie importante des intrants, composants et services à forte valeur ajoutée demeure encore importée dans plusieurs filières industrielles. Le renforcement du contenu local permettrait de développer un réseau plus dense de sous-traitants nationaux, de stimuler l'innovation, de favoriser l'émergence de champions industriels marocains et de créer davantage d'emplois durables dans les territoires. La prochaine étape de l'industrialisation marocaine doit donc être celle de l'approfondissement industriel. Cela suppose un meilleur accès des TPME au financement, à la commande industrielle, à l'innovation et à la formation. Plus le taux d'intégration locale sera élevé, plus les effets de l'industrialisation sur la croissance, l'emploi et la souveraineté économique seront importants.

 

F. N. H. : Le modèle industriel marocain est-il aujourd’hui en mesure d’offrir des perspectives d’emploi significatives aux non-diplômés, ou bien l’évolution vers des activités à plus forte valeur ajoutée tend-elle à accroître les exigences en matière de qualifications ?

Y. G. F. : L’industrialisation demeure un puissant levier d’inclusion économique, mais la nature des emplois qu’elle génère évolue profondément. Le modèle industriel marocain continue d’offrir des opportunités aux travailleurs peu ou moyennement qualifiés, notamment dans certaines activités de production, d’assemblage, de logistique ou de soustraitance. Cependant, la montée en gamme de l’industrie nationale accroît progressivement la demande pour des compétences techniques, numériques et organisationnelles plus avancées. Les nouveaux métiers liés à l’automobile, à l’aéronautique, au textile, aux énergies renouvelables ou aux batteries nécessitent davantage de qualifications qu’auparavant. Ainsi, le défi n’est pas tant un manque d’emplois industriels qu’une adéquation insuffisante entre les compétences disponibles et les besoins des entreprises. Cette réalité risque d’exclure une partie de la population active si l’effort de formation et de requalification n’est pas renforcé. La véritable ambition doit être de construire une industrialisation à la fois compétitive et inclusive. Cela implique de développer des passerelles entre l’éducation, la formation professionnelle et l’entreprise, tout en soutenant les secteurs capables d’absorber une main-d’œuvre plus large. L’enjeu est de faire en sorte que la montée en valeur ajoutée de l’économie marocaine ne réduise pas les opportunités d’emploi, mais qu’elle permette au contraire une élévation progressive des compétences et des revenus de la population active.

 

F. N. H. : Quels indicateurs devraient désormais être privilégiés pour évaluer l’impact réel de cette industrialisation sur la croissance, l’emploi et le niveau de vie des citoyens ?

Y. G. F. : La réussite industrielle d’un pays ne peut plus être évaluée uniquement à travers les volumes d’exportation ou les investissements réalisés. Ces indicateurs demeurent importants, mais ils doivent être complétés par des mesures permettant d’apprécier les retombées réelles de l’industrialisation sur l’économie et la société. La première priorité est d’observer l’évolution de l’emploi industriel, notamment le nombre d’emplois créés, leur qualité, leur stabilité et le niveau des rémunérations associées. Il convient également d’accorder une attention particulière à la valeur ajoutée industrielle, au taux d’intégration locale et à la contribution de l’industrie au PIB. Plus les entreprises marocaines participent à la chaîne de production et plus le contenu local est élevé, plus les bénéfices de l’industrialisation restent dans l’économie nationale. L’évolution de la productivité, des dépenses de recherche et développement, ainsi que la part des exportations à moyenne et haute technologie constituent également des indicateurs stratégiques de montée en gamme. L’évaluation doit intégrer des indicateurs de bien-être économique et social. Le taux de chômage, en particulier celui des jeunes, le revenu moyen des ménages, le pouvoir d’achat, la réduction des disparités territoriales et la progression de la classe moyenne sont des éléments importants. 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Mercredi 16 Septembre 2026

Tourisme : Le Maroc expose à Paris les leviers d’un nouveau modèle de croissance

Mardi 15 Septembre 2026

Pêche : Hausse de 66% des débarquements de sardines à fin août

Mardi 15 Septembre 2026

Mobilité électrique : Stellantis teste au Maroc la recharge solaire autonome

S'inscrire à la Newsletter de La Quotidienne

* indicates required