Economie Tout voir

Conseil des ministres : De l’opportunité climatique à l’impératif de souveraineté agricole

Conseil des ministres : De l’opportunité climatique à l’impératif de souveraineté agricole

Le Conseil des ministres du 9 avril 2026 n’a pas seulement consacré une bonne campagne agricole. Il a, plus profondément, mis en lumière une intuition politique majeure : profiter d’un cycle pluviométrique favorable pour investir dans la réduction des dépendances structurelles du Maroc. Car au fond, la question n’est pas uniquement celle d’une récolte meilleure qu’attendu ni celle d’un remplissage plus confortable des barrages. La véritable question est celle de la traduction stratégique de cette embellie climatique.

Une année plus humide ne vaut pas seulement par ce qu’elle produit à court terme; elle vaut surtout par ce qu’elle permet de préparer pour demain. Et ce demain a un nom : la souveraineté agricole.

Dans un monde travaillé par les chocs logistiques, les tensions géopolitiques, la volatilité des cours et les ruptures d’approvisionnement, l’un des grands objectifs des États est désormais clair : sécuriser leur capacité à nourrir leur population sans dépendre excessivement des marchés extérieurs. Pour le Maroc, cet enjeu est d’autant plus central que la dépendance demeure forte sur plusieurs maillons critiques de la chaîne agricole et agroalimentaire. Le blé en est l’illustration la plus évidente. D’après des sources institutionnelles, l’autosuffisance céréalière marocaine varie fortement selon les années, dans une fourchette allant d’environ 30% à 75%, ce qui traduit une forte exposition aux aléas climatiques. Pour la campagne 2025/2026, l’USDA (ministère de l'Agriculture des États-Unis) projette des importations de blé de 7,3 millions de tonnes, tandis que le Maroc a prolongé les dispositifs de soutien et vise parallèlement la constitution de stocks couvrant jusqu’à six mois de consommation. 

Cette réalité rappelle une chose essentielle : la sécurité alimentaire ne peut pas reposer sur le seul bon vouloir du marché mondial. Le blé est un produit stratégique, au cœur de la consommation nationale, et sa dépendance externe expose directement le pays à trois fragilités. La première est une fragilité de prix : la moindre tension internationale se transmet au coût d’importation. La deuxième est une fragilité logistique : les crises maritimes, les conflits ou les restrictions à l’exportation peuvent perturber les flux. La troisième est une fragilité budgétaire : plus la dépendance est forte, plus la stabilisation du marché intérieur coûte cher à l’État. Le fait même que les autorités aient maintenu des mécanismes de soutien à l’importation du blé et avancé sur un schéma de stock stratégique montre que cette vulnérabilité est aujourd’hui pleinement reconnue. 

 

La souveraineté n’est pas seulement une affaire de récolte, mais aussi d’intrants
L’erreur serait cependant de réduire la souveraineté agricole à la seule production de blé. Car un pays peut sembler performant sur certaines filières tout en restant dépendant sur leurs intrants essentiels. C’est particulièrement vrai pour l’aviculture. Le Maroc dispose d’une filière avicole solide, qui couvre la totalité des besoins nationaux en viandes blanches et en œufs de consommation selon les professionnels et les données sectorielles relayées par les institutions. La production annuelle de viandes blanches se situe autour de 655.000 à 720.000 tonnes selon les années et les sources institutionnelles récentes. 

Mais cette autosuffisance apparente masque une dépendance en amont : l’alimentation animale repose largement sur des importations de maïs, de soja et de tourteaux. Les documents de l’USDA décrivent le Maroc comme un marché essentiellement importateur de blé, de maïs, de soja et de tourteaux de soja, tandis que la littérature spécialisée sur les oléagineux souligne que le pays importe presque tous ses besoins en huiles végétales, graines oléagineuses et tourteaux. Autrement dit, même lorsqu’il produit localement son poulet ou ses œufs, le Maroc reste exposé aux marchés extérieurs pour nourrir ses élevages. 

C’est là que se situe le vrai enjeu de souveraineté : être autosuffisant en produit final ne suffit pas si l’on n’est pas souverain sur les intrants qui permettent de le produire. Une hausse brutale du maïs ou du tourteau de soja à l’international, un choc géopolitique sur les routes maritimes ou une perturbation des grands pays exportateurs peut immédiatement se répercuter sur les coûts de production locaux. La récente pression sur les aliments pour animaux au Maroc, dans un contexte de tensions régionales, illustre bien cette sensibilité. 

Le constat est comparable sur d’autres segments. Le maraîchage marocain est une filière dynamique, capable d’alimenter le marché intérieur tout en exportant, ce qui en fait un pilier de sécurité alimentaire et de recettes extérieures. Mais là encore, la performance productive ne doit pas masquer les besoins en semences, en produits phytosanitaires, en fertilisants, en logistique froide et en conditionnement. L’ONSSA rappelle elle-même que les semences, engrais et pesticides font partie des intrants agricoles soumis à contrôle, ce qui montre leur caractère structurant dans l’équation productive. 

 

De l’agriculture à l’agroalimentaire : la souveraineté par l’intégration
C’est précisément ici que l’investissement annoncé trouve sa justification la plus forte. La bonne pluviométrie et l’amélioration des réserves en eau ne doivent pas seulement servir à produire davantage; elles doivent permettre de monter en gamme dans l’intégration des chaînes de valeur agricoles.
Cela suppose d’abord de renforcer la base productive nationale sur les cultures stratégiques, en particulier les céréales et les oléagineux, avec un meilleur usage de l’eau, une génétique végétale plus performante, des semences adaptées, davantage de stockage et une logistique plus fluide. Cela suppose ensuite de penser la souveraineté non en silos, mais en filières complètes : production, collecte, stockage, transformation, emballage, distribution. Enfin, cela suppose de réduire la dépendance aux matières premières brutes importées en développant des capacités locales sur les intrants les plus critiques, notamment les aliments composés pour bétail, les protéines végétales et certaines semences. Les travaux de la FAO sur le secteur oléagineux marocain insistent précisément sur l’importance de reconstruire une base locale pour réduire la dépendance du pays aux huiles, graines et tourteaux importés. 

L’enjeu macroéconomique est considérable. Tant que le Maroc exporte surtout des produits agricoles bruts ou semi-bruts et importe une partie importante de ses intrants et matières premières stratégiques, il laisse échapper une part décisive de la valeur. En revanche, la transformation agroalimentaire permet de capter davantage de richesse sur le territoire national : elle soutient l’emploi industriel, améliore la balance commerciale, stabilise les revenus agricoles, réduit la vulnérabilité aux cours bruts et crée des effets d’entraînement sur le transport, l’emballage, la distribution et l’innovation. Le ministère de l’Agriculture souligne d’ailleurs, à propos de certaines filières, qu’une partie importante de la valeur ajoutée peut être captée localement lorsqu’on structure mieux la chaîne. 

Ainsi, l’ingéniosité politique du moment tient dans cette articulation : utiliser l’oxygène donné par la pluie pour investir non pas seulement dans plus d’agriculture, mais dans plus de souveraineté. Une souveraineté sur les récoltes, bien sûr, notamment sur le blé. Mais aussi une souveraineté sur ce qui rend les récoltes et l’élevage possibles : les semences, l’eau, le stockage, l’alimentation animale, les oléagineux, la transformation et la logistique.
Au fond, la vraie ligne de partage est là. Une bonne campagne agricole améliore une année. Une stratégie de souveraineté des intrants, elle, sécurise une décennie. Et c’est probablement dans cette conversion de l’abondance climatique en puissance productive durable que se joue aujourd’hui la maturité de la politique agricole marocaine.

 

M. Benchekroun

Articles qui pourraient vous intéresser

Mercredi 16 Septembre 2026

Tourisme : Le Maroc expose à Paris les leviers d’un nouveau modèle de croissance

Mardi 15 Septembre 2026

Pêche : Hausse de 66% des débarquements de sardines à fin août

Mardi 15 Septembre 2026

Mobilité électrique : Stellantis teste au Maroc la recharge solaire autonome

S'inscrire à la Newsletter de La Quotidienne

* indicates required