Analyse prédictive, objets connectés et surveillance en temps réel ouvrent la voie à une médecine du travail plus anticipative et efficace, notamment dans des secteurs à forte exposition comme l’industrie, le BTP ou encore l’agriculture. Entretien avec Dr Rajae Ghanimi, chercheuse (PHD) en intelligence artificielle appliquée à la médecine, auteure et présidente fondatrice de l’Association Hippocrate DS.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : À l’occasion de la Journée internationale de la médecine du travail, comment l’intelligence artificielle transforme-t-elle aujourd’hui la prévention des risques professionnels et le suivi des salariés ?
Dr Rajae Ghanimi : Bien entendu, l’intelligence artificielle constitue aujourd’hui un levier majeur de transformation pour l’ensemble des spécialités médicales, et la médecine du travail ne fait pas exception à cette dynamique. Elle introduit un véritable changement de paradigme, en faisant évoluer les pratiques d’une prévention classique vers une approche prédictive et personnalisée. En s’appuyant sur l’analyse de volumes importants de données, issues notamment de capteurs, d’historiques d’accidents ou de paramètres physiologiques, l’IA permet d’anticiper les risques et d’améliorer la qualité du suivi des salariés. Par ailleurs, selon l’Organisation internationale du travail (OIT), les technologies numériques et l’intelligence artificielle contribuent à réduire significativement l’exposition aux dangers, notamment grâce à l’automatisation des tâches les plus pénibles et à la mise en place de systèmes de surveillance en temps réel. Dans le contexte marocain, marqué par la prédominance de certains secteurs à haut risque, cette évolution représente une opportunité importante pour renforcer l’efficacité des services de santé au travail, en favorisant un suivi plus précis, proactif et adapté aux réalités du terrain.
F. N. H. : Au Maroc, environ 45.000 accidents du travail par an et près de 2.000 décès annuels liés aux accidents du travail et maladies professionnelles sont enregistrés. Comment l’intelligence artificielle peut-elle aider à mieux anticiper les accidents du travail et maladies professionnelles et renforcer la prévention ?
Dr R. G. : Ces chiffres traduisent l’ampleur du défi et rappellent l’urgence de repenser les stratégies de prévention au Maroc, où les accidents du travail et les maladies professionnelles représentent non seulement un enjeu humain majeur, mais aussi un coût économique significatif. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle apporte une valeur ajoutée décisive en permettant de franchir un cap vers une prévention plus intelligente, anticipative et contextualisée. Son principal atout réside dans sa capacité à analyser et à croiser des volumes importants de données hétérogènes, à savoir historiques d’accidents, conditions physiques, données organisationnelles ainsi que des données individuelles anonymisées. Cette approche permet d’identifier des schémas de risque invisibles à l’œil humain. Par exemple, des algorithmes peuvent détecter des corrélations entre certaines conditions de travail et la survenue d’accidents, ou encore repérer des combinaisons de facteurs qui augmentent significativement la probabilité d’un incident. Sur le plan opérationnel, plusieurs applications concrètes émergent.
L’analyse des postures et des gestes, via la vision par ordinateur, permet de prévenir les troubles musculosquelettiques en corrigeant en amont les mauvaises pratiques. Les objets connectés (wearables), quant à eux, peuvent suivre en continu certains paramètres physiologiques et alerter en cas de signes précoces de stress, de fatigue excessive ou de surcharge, contribuant ainsi à prévenir à la fois les accidents et certaines pathologies chroniques. Dans les secteurs à haut risque comme le BTP ou l’agriculture, l’IA renforce également la surveillance des environnements de travail. Des capteurs intelligents et des dispositifs connectés permettent de détecter en temps réel des situations dangereuses comme une présence de gaz toxiques, zones instables et conditions climatiques extrêmes, ce qui permet d’alerter immédiatement les travailleurs ou les superviseurs. L’usage de drones ou de systèmes de vision intelligente peut aussi faciliter l’inspection de zones difficiles d’accès, réduisant l’exposition directe des travailleurs. Au-delà de la technologie, l’apport de l’IA réside aussi dans sa capacité à aider à la décision. Elle permet aux services de santé au travail et aux entreprises de prioriser les actions de prévention, d’optimiser les plans d’intervention et d’allouer les ressources là où les risques sont les plus élevés.
F. N. H. : Selon certaines estimations internationales, près de 2,9 millions de décès par an dans le monde sont liés au travail. Quelles leçons peut-on tirer de l’expérience internationale sur l’usage de l’IA pour la prévention des risques, et comment ces bonnes pratiques pourraient-elles être adaptées au contexte marocain ?
Dr R. G. : Effectivement, l’OIT estime à environ 2,93 millions les décès annuels liés au travail, dont la grande majorité due aux maladies professionnelles, représentant environ 5% du PIB mondial en pertes économiques. Les expériences internationales, notamment en Europe et en Amérique du Nord, montrent que l’IA excelle dans la détection en temps réel des dangers à travers des caméras intelligentes contrôlant le port des moyens de protection individuels ou les coactivités dangereuses et dans l’analyse prédictive des risques psychosociaux ou ergonomiques. Des rapports de l’OIT et du centre d’expertise EU-OSHA (Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail) soulignent que l’automatisation et les systèmes de surveillance intelligents réduisent les expositions aux tâches dangereuses tout en améliorant la formation via la réalité virtuelle. Pour le Maroc, l’adaptation passe par une approche progressive et inclusive. Il est souhaitable de commencer par des sites pilotes dans les grandes entreprises industrielles où l’infrastructure numérique est plus mature, former les médecins du travail à ces outils, et intégrer des normes éthiques inspirées des recommandations de l’Unesco. Une collaboration public-privé permettrait de déployer ces solutions tout en tenant compte des contraintes locales, comme la taille des entreprises et le niveau de numérisation.
F. N. H. : Le Maroc compte une forte proportion de travailleurs dans le secteur informel. Quels défis spécifiques cela pose-t-il pour l’intégration de solutions d’IA en médecine du travail ?
Dr R. G. : Le secteur informel, qui représente une part significative de l’emploi au Maroc, constitue à la fois un enjeu majeur et un véritable défi en matière de prévention des risques professionnels. Ce défi est d’abord structurel. En effet, une grande partie des travailleurs échappe encore à la couverture de la médecine du travail, les données sont souvent fragmentées, voire inexistantes, et les infrastructures numériques restent inégalement développées, notamment dans les zones rurales. Or, l’intelligence artificielle repose fondamentalement sur la disponibilité de données fiables, structurées et traçables. Dans le secteur informel, la faible traçabilité des expositions professionnelles limite considérablement la capacité à développer des outils prédictifs pertinents et adaptés à notre contexte marocain. À cela s’ajoutent d’autres enjeux importants, tels que le coût financier, la formation des acteurs de terrain et le risque réel d’accentuer les inégalités en excluant les populations les plus vulnérables de ces innovations. Face à ces défis, l’approche ne peut être que progressive, pragmatique et inclusive. Il est essentiel de développer des solutions adaptées au contexte local. Par exemple à travers des applications mobiles simples et accessibles, qui permettent de collecter des données de base sur les conditions de travail. Ou encore via des partenariats avec les associations professionnelles et les structures de proximité, qui jouent un rôle clé dans l’organisation du secteur informel. Par ailleurs, des dispositifs technologiques à faible coût, tels que des capteurs basiques couplés à des plateformes d’analyse à distance, pourraient constituer une première étape vers une meilleure surveillance des risques. L’idée est d’intégrer progressivement le secteur informel dans cette dynamique de transformation numérique, sans créer de nouvelles fractures.
F. N. H. : Concrètement, quelles applications de l’IA sont déjà utilisées ou en cours de déploiement dans la médecine du travail ?
Dr R. G. : Aujourd’hui, plusieurs applications de l’intelligence artificielle sont déjà opérationnelles, voire en cours de déploiement, dans le domaine de la prévention des risques professionnels. Tout d’abord, l’analyse prédictive constitue un levier particulièrement prometteur. Des algorithmes permettent d’exploiter les historiques d’accidents, d’absentéisme ou encore des données issues de questionnaires de bien-être, afin d’anticiper les situations à risque. Par exemple, il devient possible de détecter précocement des signaux faibles de burnout en croisant différentes sources d’information. Ensuite, les objets connectés, ou wearables, offrent des perspectives concrètes sur le terrain. Il peut s’agir de montres ou de capteurs capables de mesurer la fréquence cardiaque, la posture ou le niveau de fatigue, et d’émettre des alertes en temps réel. Ces dispositifs contribuent à prévenir notamment les troubles musculosquelettiques ou les accidents liés à la somnolence. Par ailleurs, les systèmes de surveillance des conditions de travail connaissent un développement rapide. Grâce à des caméras intelligentes et à des capteurs connectés, il est possible de détecter des anomalies dans l’ambiance du travail, telles que des niveaux de bruit élevés, la présence de gaz ou des variations de température, mais aussi le non-respect du port des équipements de protection individuelle. Certaines expérimentations industrielles rapportent des niveaux de fiabilité dépassant 95%. Des solutions concrètes, comme le système de la détection de piétons sur les chantiers, ou encore des plateformes d’analyse ergonomique basées sur la vision par ordinateur, illustrent bien ces avancées. Ces technologies, déjà largement utilisées dans certains secteurs industriels en Europe et en phase d’expérimentation dans plusieurs sites au Maroc, constituent un appui précieux pour la prévention. Il est toutefois essentiel de souligner qu’elles ne remplacent pas le jugement humain, mais viennent au contraire le compléter et le renforcer dans une logique d’aide à la décision.
F. N. H. : Comment concilier l’usage de l’IA avec l’éthique et la confidentialité des informations des salariés ?
Dr R. G. : La conciliation entre l’usage de l’intelligence artificielle et la protection des données repose avant tout sur une approche dite «éthique by design». Cela signifie que dès la conception des systèmes, on intègre des principes fondamentaux tels que la minimisation des données collectées, ainsi que leur anonymisation ou pseudonymisation systématique, afin de réduire les risques d’atteinte à la vie privée. Sur le plan réglementaire, les réflexions en cours au Maroc autour d’un cadre dédié à l’éthique de l’intelligence artificielle s’inscrivent dans une dynamique internationale. À titre d’exemple, le règlement sur l'intelligence artificielle de l'Union européenne classe les systèmes appliqués à la santé au travail parmi les systèmes dits «à haut risque». Cela implique des exigences strictes en matière de transparence, d’explicabilité des algorithmes et de supervision humaine. Dans ce contexte, le rôle du médecin du travail demeure central. Il reste le garant de la confidentialité et de l’usage éthique des données. Concrètement, les informations collectées doivent être exclusivement dédiées à la prévention des risques, avec des accès rigoureusement contrôlés, des dispositifs de traçabilité et des audits réguliers pour éviter toute dérive. Par ailleurs, cette approche s’appuie sur des référentiels internationaux solides, notamment les principes portés par l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture - transparence, non-discrimination, responsabilité-), ainsi que ceux de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), qui encadrent le développement d’une IA digne de confiance. Au Maroc, l’enjeu est donc de renforcer le cadre juridique existant tout en accompagnant la montée en compétences des acteurs. Cette double démarche permettra de prévenir les risques de surveillance intrusive, tout en tirant pleinement parti des bénéfices de l’intelligence artificielle au service de la santé et de la sécurité au travail.
F. N. H. : L’intelligence artificielle peut-elle, à terme, remplacer certaines missions du médecin du travail, ou restera-t-elle un simple outil d’aide à la décision ?
Dr R. G. : Je pense que l’IA restera un outil d’aide à la décision puissant, mais ne remplacera pas le médecin du travail. Elle excelle dans l’analyse de données massives, l’automatisation de tâches répétitives (génération de rapports, priorisation de dossiers) et la détection de patterns. Cependant, le rôle humain qui consiste au jugement clinique, empathie, évaluation contextuelle et responsabilité déontologique, demeure irremplaçable. Les experts internationaux (OIT, INSERM) insistent sur le fait que l’IA augmente les capacités du médecin, lui permettant de se recentrer sur l’accompagnement personnalisé et la prévention collective. À terme, elle transformera la pratique en la rendant plus efficace, sans la substituer.
F. N. H. : Peut-on envisager à moyen terme une généralisation de l’IA dans la médecine du travail, et quels en seraient les principaux bénéfices pour les entreprises et les travailleurs ?
Dr R. G. : À moyen terme, sur un horizon de 5 à 10 ans, une généralisation progressive est envisageable à condition d’investir dans les infrastructures numériques, la formation des professionnels et un cadre réglementaire adapté (inspiré de l’AI Act et des recommandations de l’Unesco). Le Maroc, déjà engagé dans la numérisation, peut s’appuyer sur ses avancées dans l’industrie automobile et les technologies pour déployer des solutions locales. Les bénéfices attendus sont multiples et concernent l’ensemble des acteurs. Pour les entreprises, l’intégration de ces technologies représente un levier important de maîtrise des coûts liés aux accidents du travail et aux maladies professionnelles. Selon les estimations de l’OIT, ces derniers engendrent un coût économique global avoisinant 4% du PIB mondial. Au-delà de cet impact financier, ces solutions contribuent également à améliorer la productivité, notamment grâce à la réduction de l’absentéisme et au renforcement de la conformité aux normes de sécurité. Pour les travailleurs, les gains sont tout aussi importants. Il s’agit de garantir des environnements de travail plus sûrs, de favoriser un suivi plus individualisé et de permettre une détection précoce des risques et des pathologies professionnelles, avec à la clé une amélioration tangible de la qualité de vie au travail.