Relancée dans le cadre du dialogue social, l’urgence de la réforme des retraites revient au centre du jeu politique à quelques mois des législatives. Ce chantier est l’un des plus sensibles de l’actuelle législature. Faute de consensus, l’Exécutif avance à pas mesurés et ne semble pas prêt à prendre de risque, quitte à refiler la patate chaude au prochain gouvernement.
Par D. William
La réforme des retraites s’invite de nouveau au cœur du nouveau round du dialogue social ouvert le 17 avril 2026 à Rabat. Ce dialogue social, que le chef du gouvernement Aziz Akhannouch présente comme un cadre institutionnalisé et régulier, sert désormais de scène principale pour aborder ce dossier explosif. Un dossier devenu un point de cristallisation entre gouvernement, syndicats et patronat tant ses implications socioéconomiques sont importantes.
A quelques mois de la fin de la mandature et à l’approche des législatives de 2026, l’Exécutif le traite avec prudence. Pourtant, il y a urgence, comme le montrent les différents diagnostics qui ont été faits par le passé.
D’ailleurs, la ministre de l’Economie et des Finances, Nadia Fettah Alaoui, l’avait dit sans détour, pointant du doigt une situation «inquiétante» qui ne souffre aucun délai. Mais dans les faits, la traduction législative se fait attendre, alors que les chiffres montrent que le système de retraite présente des signes d’essoufflement avancé.
Les dernières données issues du rapport annuel 2024 sur la stabilité financière de Bank Al-Maghrib viennent renforcer ce constat. Elles montrent que les cotisations collectées par l’ensemble des régimes ont atteint 66,8 milliards de dirhams en 2024, en progression de 8,9%, tandis que les prestations versées se sont élevées à 71,1 milliards de dirhams, en hausse de 5,8%. Ce déséquilibre entre ressources et charges illustre une tension persistante.
Certes, les réserves globales ont progressé de 4,6% pour atteindre 326,9 milliards de dirhams, mais leur rythme de croissance reste limité, avec une moyenne annuelle de seulement 1,2% sur cinq ans. Plus préoccupant encore, certaines caisses enregistrent une érosion continue de leurs marges de manœuvre. C’est notamment le cas du régime des pensions civiles de la CMR (CMR-RPC), dont les réserves se sont établies à 57,4 milliards de dirhams, en baisse de 7,1% sur un an.
Depuis 2014, année du premier déficit technique, les déficits cumulés atteignent désormais 60,3 milliards de dirhams, dont plus de la moitié concentrée sur les cinq dernières années. Malgré une hausse significative des cotisations (+10,6% en 2024 à 31,9 milliards de dirhams), portée par les augmentations salariales issues du dialogue social, les prestations continuent de peser lourdement, atteignant 39,1 milliards de dirhams. Le déficit technique s’est légèrement réduit à 7,2 milliards de dirhams, mais le solde global demeure négatif (-4,0 milliards), sauvé en partie par les performances financières.
Ces ajustements, liés à la revalorisation des salaires, offrent un répit relatif. Les projections montrent qu’ils améliorent certains indicateurs d’équilibre à long terme, notamment le taux de préfinancement. Mais en matière de trésorerie, leur effet reste limité. D’ailleurs, le gouvernement table sur un épuisement des réserves en 2031.
A plus long terme, les résultats des projections financières réalisées par l’ACAPS sur la base des données de l’exercice 2021 montrent que les engagements non couverts du régime CMR-RPC atteindraient 237,9 Mds de DH sur un horizon de 60 ans. Concernant le Régime collectif d’allocation de retraite (RCARRG), les cotisations y ont progressé de 6,9% pour atteindre 3,5 milliards de dirhams, tandis que les prestations ont grimpé à 8,1 milliards.
Le déficit technique s’est légèrement aggravé, mais la bonne performance financière a permis de dégager un excédent global de 1,2 milliard de dirhams. Cette amélioration conjoncturelle masque toutefois une fragilité structurelle persistante. La sous-tarification du régime, combinée aux revalorisations salariales, continue de dégrader ses indicateurs d’équilibre, notamment le taux de préfinancement. «Les situations de déséquilibre financier que continuent de connaître les deux régimes du secteur public soulignent l’urgence de mettre en place une réforme systémique de ces régimes», alerte, à ce titre, Bank Al-Maghrib.
Du côté de la CNSS, la branche long terme affiche une situation relativement plus favorable, avec un excédent global de 4,0 milliards de dirhams. Cette performance repose sur une progression des cotisations à 19,3 Mds de DH, supérieure à celle des prestations (16,9 milliards).
Le solde technique s’établit ainsi à 2,4 Mds de DH. Mais là encore, souligne BAM, les équilibres restent précaires. Le taux de préfinancement, limité à 61%, révèle une sous-tarification des droits. Les mesures d’assouplissement introduites ces dernières années, notamment la réduction du seuil de cotisation à 1.320 jours et la revalorisation des pensions, ont amélioré l’accès aux droits, mais accentuent la pression à long terme sur le système. C’est pourquoi BAM recommande «d’engager une réforme paramétrique visant à garantir la pérennité financière du régime». Actuellement, seule la CIMR semble présenter un profil plus robuste.
Avec des cotisations en hausse de 8,8% et des prestations en progression plus modérée (+3,5%), le régime dégage un excédent technique de 5,0 milliards de dirhams et un solde global de 8,2 milliards. Ses réserves devraient continuer à croître, selon les projections actuarielles.
La réforme systémique en question
Ces chiffres traduisent un déséquilibre structurel profond, avec un système qui aura de plus en plus de mal à financer les pensions. Ce déséquilibre est aggravé par une évolution démographique rapide. En effet, le Maroc vieillit. Près de 5 millions de citoyens ont aujourd’hui 60 ans ou plus contre 3,2 millions en 2014, selon le dernier recensement de 2024. Le rythme de croissance de cette population atteint 4,6% par an, largement supérieur à la croissance démographique globale (0,85%). Parallèlement, le ratio actifs-retraités s’effondre.
De 12 actifs pour un retraité en 1986, il n’en reste plus que 1,7 aujourd’hui. Ce basculement change radicalement la logique de financement des retraites.
«Le faible taux de couverture de la population active, conjugué au chômage élevé, fragilise encore davantage les régimes de retraite», nous confiait l’économiste Hassan Edman. D’où la nécessité d’engager la réforme systémique, après les premiers ajustements qui ont été opérés à partir de 2016 et ayant permis notamment de porter l’âge légal de départ à la retraite progressivement de 60 à 63 ans dans le public et les taux de cotisation de 20 à 28%.
Aujourd’hui, les solutions techniques sur la table préconisent, entre autres, le relèvement de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans, tous secteurs confondus, l’augmentation du taux des cotisations, la révision du mode de calcul des pensions et la mise en place d’un système bipolaire distinguant secteur public et secteur privé, avant une convergence vers un régime unifié.
Le Conseil économique, social et environnemental propose même un système à trois piliers, combinant un socle obligatoire, un régime complémentaire et une épargne facultative. Mais le passage de la théorie à la pratique se heurte à une résistance sociale forte. Mostafa Hasni, membre de la Confédération démocratique du travail, met en garde. «Nous sommes contre toute réforme qui se fait aux dépens des salariés et qui touche les acquis.
La population des retraités est la plus impactée par la baisse du pouvoir d’achat et la mauvaise conjoncture. Une mouture imposée risque de générer une grogne sociale», nous disait-il, tout en appelant à une amélioration de la gouvernance des caisses et à une gestion plus moderne. Même fermeté du côté de Miloudi Moukharik, secrétaire général de l’Union marocaine du travail, pour qui «la réforme de la retraite ne peut se faire au détriment des travailleurs».
S’il ouvre une porte sur la question des cotisations, à condition qu’elles soient majoritairement supportées par les employeurs, il rejette l’idée d’une hausse obligatoire de l’âge de la retraite et de la baisse des pensions. Ce rapport de force s’inscrit pleinement dans la dynamique de ce nouveau round de dialogue social. Le gouvernement tente d’élargir le périmètre des discussions en intégrant explicitement la question des petites pensions de retraite, notamment celles inférieures au seuil minimal de salaire.
Cette décision traduit une volonté d’ancrer la réforme dans une dimension sociale plus visible, en phase avec les attentes exprimées par les syndicats. Mais cela suffira-t-il ? En tout cas, les réformes paramétriques engagées en 2016 et 2021 ont certes permis de gagner du temps, mais guère de restaurer la viabilité du système de retraite à long terme. Et d’ici septembre, date des législatives, il serait illusoire de croire que gouvernement, patronat et centrales syndicales accorderont leur violon.
Surtout que l’Exécutif doit concilier impératifs financiers et exigences sociales, tout en évitant des tensions qui pourraient le rendre impopulaire et constituer un risque politique majeur pour le scrutin à venir. Conclusion : la patate chaude sera refilée au prochain gouvernement.