Trois ans après le lancement du programme «Morocco Textile Circularity», la Société financière internationale (IFC), membre du Groupe de la Banque mondiale, a réuni ce 9 juin à Rabat, industriels, pouvoirs publics et partenaires internationaux pour présenter les résultats des travaux menés autour de la circularité textile au Maroc et débattre des conditions nécessaires à leur déploiement à plus grande échelle.
Par M. A. L.
Porté par l’IFC, en partenariat avec le ministère de l’Industrie et du Commerce, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, l’Administration des douanes, l’AMDIE et l’Amith, avec le soutien des gouvernements espagnol et néerlandais, le programme visait à évaluer la faisabilité technique et économique d’une filière textile circulaire au Maroc.
Les résultats présentés lors de l’événement montrent que les projets pilotes ont permis de transformer 427 tonnes de chutes textiles en nouveaux matériaux destinés à la transformation et d’orienter 2.400 tonnes supplémentaires vers le recyclage.
Selon l’IFC, les tissus intégrant des fibres recyclées ont satisfait aux critères de qualité commerciale sur l’ensemble des paramètres testés. L’analyse du cycle de vie réalisée dans le cadre du programme indique également que l’utilisation de matériaux recyclés peut réduire les émissions de carbone d’environ 18% et la consommation d’eau de plus de 60% par rapport aux procédés de production conventionnels.
Pour l’IFC, ces résultats permettent désormais d’envisager le passage à l’échelle. «La question n’est plus de savoir si ces transformations auront lieu. Elles auront lieu. La question est de savoir si le Maroc saura se positionner pour en bénéficier et transformer ce défi en opportunités», a déclaré David Tinel, Regional Manager Maghreb de l’IFC. Cette transition intervient alors que l’industrie textile marocaine fait face à une profonde évolution de son environnement concurrentiel.
«La compétitivité ne peut plus être dissociée des impératifs de durabilité, de circularité et de montée en gamme», a souligné Youssef Fadil, Directeur général de l’Industrie au ministère de l’Industrie et du Commerce. Le responsable a rappelé que le secteur textile et de l’habillement représente près de 23% de l’emploi industriel national et réalise plus de 40 milliards de dirhams d’exportations, dont plus de 95% sont destinées au marché européen.
Face aux nouvelles exigences environnementales des marchés internationaux, notamment européens, le Maroc entend transformer ces contraintes en opportunités afin de se positionner comme un acteur régional de référence dans le domaine du textile durable. L’Union européenne, qui absorbe 93% des exportations textiles marocaines, selon les données présentées lors de l’événement, prévoit notamment l’entrée en vigueur du passeport numérique des produits à partir de 2027 ainsi que le déploiement progressif de mécanismes de responsabilité élargie des producteurs. Pour les acteurs du secteur, l’enjeu est de préserver l’accès à ce marché stratégique tout en renforçant la compétitivité de la filière.
Selon le diagnostic du secteur privé du Groupe de la Banque mondiale, les réformes identifiées dans le cadre de cette transition pourraient permettre d’attirer jusqu’à 1,9 milliard de dollars d’investissements privés supplémentaires et de générer plus de 30.000 emplois. Pour Bouzekri Razi, secrétaire général du département du Développement durable au ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, la circularité constitue désormais un enjeu économique à part entière. «Au-delà de sa dimension environnementale, la circularité est devenue un enjeu économique stratégique», a-t-il souligné.
Le responsable a rappelé que le secteur textile et de l’habillement compte plus de 1.800 entreprises et emploie près de 230.000 personnes, soit environ 27% de l’emploi industriel. Les déchets textiles pré-consommation générés par l’industrie nationale sont, quant à eux, estimés à près de 83.270 tonnes par an, représentant un gisement important pouvant être valorisé au bénéfice de l’économie, de l’environnement et de l’emploi. Une part importante des retombées attendues pourrait également concerner les acteurs de la collecte.
Selon les études réalisées dans le cadre du programme, plus de 80% des collecteurs de déchets textiles exercent aujourd’hui dans le secteur informel et jusqu’à 75% d’entre eux pourraient intégrer le secteur formel dans les cinq prochaines années grâce à un accompagnement adapté. Pour les partenaires du programme, le passage à l’échelle nécessitera plusieurs évolutions, notamment la requalification des chutes textiles en sous-produits industriels plutôt qu’en déchets, l’adaptation de certaines règles douanières, la mise en place d’une plateforme nationale de traçabilité et le développement de capacités locales de filature. «L’économie circulaire n’est pas uniquement un projet environnemental.
C’est un véritable projet industriel, économique et sociétal fondé sur la coopération et la responsabilité partagée tout au long de la chaîne de valeur», a ajouté Bouzekri Razi. Après trois années d’expérimentation, les partenaires du programme estiment avoir démontré la faisabilité de la circularité textile au Maroc. L’enjeu consiste désormais à mobiliser les investissements et les réformes nécessaires pour transformer cette dynamique en filière industrielle à part entière.