-Les frappes américaines contre l’Iran relancent les interrogations sur les équilibres stratégiques au Moyen-Orient. Elles soulèvent également des questions sur les implications juridiques d’une telle décision dans un contexte régional déjà marqué par de fortes tensions.
-Entretien avec Me Abdelhakim El Kadiri Boutchich, juge près la Cour internationale de résolution des différends (Incodir) à Londres.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
La Quotidienne : Quels sont les objectifs stratégiques poursuivis par Donald Trump à travers les frappes menées contre l’Iran ?
Me Abdelhakim El Kadiri Boutchich : Les frappes américaines contre l’Iran ne peuvent être réduites à une simple réaction militaire ponctuelle. Elles s’inscrivent dans une logique stratégique globale, mêlant dissuasion, communication politique et repositionnement géopolitique. Sur le plan strictement militaire, l’objectif premier est de rétablir un rapport de force jugé déséquilibré, en rappelant que certaines capacités iraniennes sont considérées comme des menaces directes pour les intérêts américains et ceux de leurs alliés dans la région.
Mais au-delà de l’aspect opérationnel, ces frappes portent une forte dimension symbolique. Elles visent à réaffirmer la crédibilité des États-Unis comme puissance capable d’agir unilatéralement lorsque ses lignes rouges sont franchies. Cette dimension est essentielle dans un contexte où la dissuasion repose autant sur la perception que sur la force réelle. Enfin, il ne faut pas sous-estimer la dimension politique interne. En effet, dans l’histoire américaine, les interventions extérieures ont souvent été utilisées pour projeter une image de leadership et de fermeté, notamment dans des périodes de tension politique intérieure.
LQ : Ces frappes sont-elles susceptibles d’entraîner une escalade du conflit au Moyen-Orient, notamment par un élargissement des acteurs impliqués ?
Me A.E.K.B : Effectivement, le risque d’escalade est réel, mais il doit être appréhendé avec méthode. Le Moyen-Orient est une région caractérisée par des interdépendances sécuritaires profondes. Une action ciblée peut rapidement produire des réactions indirectes, par solidarité politique, par calcul stratégique ou par simple logique de dissuasion réciproque.
L’escalade ne se manifeste pas nécessairement par une guerre ouverte immédiate. Elle peut prendre des formes plus diffuses, à savoir pressions sur les voies maritimes, attaques indirectes, instrumentalisation d’acteurs non étatiques ou durcissement progressif des positions diplomatiques. Ces dynamiques rendent les conflits particulièrement difficiles à contenir. Par ailleurs, des périodes de désordre régional peuvent offrir à certains États des marges de manœuvre accrues et accentuer encore l’instabilité.
LQ : Dans cette perspective, comment analyser, au regard du droit international public, la position exprimée par le Roi Mohammed VI réaffirmant le soutien du Maroc aux États du Golfe touchés, à l’aune des principes de souveraineté, de non-ingérence et de légitime défense ?
Me A.E.K.B : La position du Maroc s’inscrit dans une lecture juridiquement cohérente et politiquement responsable du droit international. Il convient de rappeler que le soutien exprimé par un État à un autre ne signifie pas nécessairement une participation à l’usage de la force. Le Maroc distingue clairement le soutien diplomatique de l’engagement militaire.
En droit international, le principe de souveraineté demeure central. Réaffirmer son attachement à l’intégrité territoriale d’États touchés par des attaques ne constitue pas une ingérence, mais la défense d’un pilier fondamental de l’ordre international. De même, le droit à la légitime défense est reconnu lorsqu’un État est victime d’une attaque armée, à condition que cette défense respecte la proportionnalité et le droit international humanitaire.
LQ : Quels pourraient être les impacts politiques et diplomatiques de cette décision pour les États-Unis à court et moyen terme ?
Me A.E.K.B : À court terme, les États-Unis peuvent tirer un bénéfice apparent de ces frappes : démonstration de force, message de dissuasion ou encore réassurance de certains alliés. Toutefois, ces gains sont souvent fragiles et réversibles.
Sur le plan diplomatique, Washington se retrouve face à une équation complexe. D’un côté, certains partenaires attendent un engagement ferme; de l’autre, de nombreux acteurs internationaux redoutent un embrasement régional et appellent à un retour au multilatéralisme. Cette tension peut affaiblir la capacité des États-Unis à fédérer durablement autour d’eux. À moyen terme, le risque majeur est l’enlisement et la fragmentation des situations régionales, avec des conséquences politiques internes et externes potentiellement profondes.
LQ : Comment analysez-vous l’absence de consultation formelle du Congrès dans le lancement de cette opération ?
Me A.E.K.B : Cette absence de consultation soulève une question institutionnelle fondamentale. Le système constitutionnel américain repose sur un équilibre des pouvoirs, notamment en matière d’engagement militaire. Même si l’exécutif invoque l’urgence ou la protection des intérêts nationaux, le contournement du Congrès fragilise la légitimité démocratique de l’opération.
À l’intérieur, cela alimente la polarisation politique et affaiblit le consensus national. À l’extérieur, cela peut donner l’image d’une action imprévisible, rendant plus difficile la stabilisation diplomatique et la construction d’alliances durables.
LQ : Avec le décès d’Ali Khamenei, chef suprême de l’Iran, quelles pourraient être les implications pour la stabilité politique de l’Iran et la gestion des relations internationales avec ce pays ?
Me A.E.K.B : La disparition d’une autorité aussi centrale aurait des conséquences majeures. Sur le plan interne, la Constitution iranienne prévoit des mécanismes de succession destinés à assurer la continuité de l’État. Toutefois, toute transition comporte des risques de tensions politiques et institutionnelles, surtout dans un contexte régional déjà instable.
Sur le plan international, le principe fondamental demeure celui de la continuité juridique de l’État. Les traités et engagements internationaux restent en vigueur, indépendamment des changements de dirigeants.
La responsabilité de la communauté internationale serait alors d’éviter toute ingérence et de privilégier la stabilité, afin que cette transition ne devienne pas un facteur supplémentaire de déstabilisation régionale. En somme, l’usage de la force peut produire des effets immédiats, mais il ne crée ni stabilité politique ni paix régionale.