Le Maroc et l’Union européenne se parlent beaucoup ces derniers temps. Et, fait notable, ils semblent enfin s’écouter et, surtout, se comprendre. La visite effectuée au Maroc les 16 et 17 avril courant par la haute représentante de l'Union européenne, Kaja Kallas, confirme un changement de cap après des années d’hésitations européennes et de crispations juridiques.
L’Europe semble redécouvrir que le Maroc n’est pas un partenaire parmi d’autres. Il est un pivot.
Commercial d’abord, puisque l’UE reste le premier partenaire du Royaume, avec des échanges multipliés par cinq en un quart de siècle.
Politique ensuite, dans un environnement régional devenu instable et fragmenté.
Sécuritaire enfin, à l’heure où les menaces hybrides, le terrorisme et les tensions en Méditerranée imposent des alliances solides plutôt que des relations à géométrie variable.
Cette redécouverte n’a rien d’anodin. Elle intervient après une période marquée par des décisions de la Cour de justice de l’UE qui ont fragilisé les relations bilatérales.
A Bruxelles, on a longtemps cru pouvoir dissocier le droit de la réalité géopolitique. Résultat : une relation stratégique s’est retrouvée suspendue à des arguties juridiques, au risque de perdre en crédibilité. Pendant ce temps, Rabat avançait, diversifiait ses partenariats et consolidait ses positions, notamment sur la question du Sahara.
Aujourd’hui, le ton a radicalement changé. Kaja Kallas parle d’un partenaire fiable et stratégique. Nasser Bourita, le ministre des Affaires étrangères, insiste sur la profondeur et la richesse d’un lien qui dépasse les contingences du moment. Derrière ces formules diplomatiques, il y a un message clair : l’UE veut passer d’une relation parfois hésitante, voire ambiguë, à un partenariat clair et solide, fondé sur des intérêts convergents et une vision partagée.
Le retour du pragmatisme européen
Ce repositionnement s’incarne dans plusieurs dossiers. Le plus sensible reste celui du Sahara marocain. L’UE reconnaît désormais que l’autonomie sous souveraineté marocaine constitue une base réaliste pour le règlement définitif de ce différend régional. «Une autonomie véritable pourrait représenter une solution des plus réalisables», a affirmé Kallas.
Ce glissement sémantique traduit une adaptation à une dynamique internationale portée par les résolutions du Conseil de sécurité et par le soutien croissant de nombreux Etats.
Ce changement de logiciel se retrouve aussi dans le dossier de la pêche. La volonté de relancer un accord suspendu depuis 2023 en dit long. L’Europe comprend qu’elle ne peut se permettre de rester en retrait dans une zone stratégique où d’autres acteurs avancent rapidement. La Russie, entre autres, n’a pas attendu pour renforcer ses liens avec Rabat. A Bruxelles, l’idée s’impose progressivement qu’il vaut mieux un partenariat clair qu’une prudence paralysante.
Sur le plan économique, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les financements européens, plus de 2,4 milliards de dirhams en 2025, accompagnent des réformes structurantes au Maroc. Transition écologique, éducation, climat des affaires, entrepreneuriat… sont autant de chantiers où les intérêts sont alignés.
Mais au-delà des chiffres, c’est la nature même de la relation qui évolue. On parle désormais d’un partenariat global et multidimensionnel, l’idée étant non seulement de coopérer, mais également de co-construire. Cette convergence de vue s’étend aussi aux grandes questions internationales. Cela va du Sahel à l’Ukraine, en passant par Gaza et l’Iran.
Les discussions entre Rabat et Bruxelles montrent une volonté de coordonner les positions, ou du moins de réduire les divergences. L’attachement au multilatéralisme et à un ordre international fondé sur des règles communes sert de socle, même si les intérêts ne sont pas toujours parfaitement alignés.
Reste une réalité que personne ne peut ignorer. Fort de ses avancées diplomatiques, de son ancrage africain et de sa crédibilité régionale, le Maroc aborde cette nouvelle phase en position de force. Non seulement le respect de son intégrité territoriale n’est pas négociable, mais les partenariats doivent également être équilibrés, clairs et mutuellement bénéfiques.
Face à cela, l’Union européenne semble avoir tiré une leçon. On ne construit pas une relation stratégique sur des ambiguïtés ni sur des demi-engagements. Encore moins sur des contradictions entre discours politique et décisions juridiques. Le temps est désormais au pragmatisme.
A l’heure de la recomposition des équilibres internationaux et au moment où les alliances se redessinent, l’on ne peut donc que se réjouir de l’embellie diplomatique et économique entre Rabat et Bruxelles. Pendant ce temps, certains (suivez mon regard !) s’enferment dans une posture rigide et contre-productive, s’isolant chaque jour un peu plus de la scène internationale, à rebours d’un Maroc qui, lui, consolide méthodiquement ses partenariats et affirme sereinement son leadership régional.
F. Ouriaghli