Plus d'infos Tout voir

Presse : Autorégulation, argent public et lignes rouges

Presse : Autorégulation, argent public et lignes rouges

Soutien public réajusté, activation des droits moraux des journalistes, retrait d’une commission transitoire controversée et réforme du Conseil national de la presse : le gouvernement engage une nouvelle phase de réorganisation de la profession qui dépasse la simple question budgétaire. Mais aucune réforme ne suffira si le secteur reste exposé à l’arithmétique politicienne.

Les entreprises de presse traversent une zone de turbulence qui dépasse largement la seule conjoncture économique. Ce qui se joue aujourd’hui relève à la fois du modèle financier, de la gouvernance institutionnelle et de la définition même de l’autorégulation dans un Etat de droit. Les annonces faites jeudi dernier à Rabat par le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, qui interviennent dans un contexte marqué par des tensions juridiques et des crispations politiques autour du Conseil national de la presse, le confirment. 

D’où le retour annoncé à l’ancienne formule de soutien public, assorti d’une enveloppe budgétaire plus conséquente. L’Exécutif entend désormais tourner la page du dispositif exceptionnel mis en place durant la crise du Covid-19, qui consistait notamment à verser directement les salaires des journalistes; une formule jugée non soutenable à long terme. Le ministre rappelle à ce titre que le budget global consacré aujourd’hui au secteur atteint 262 millions de dirhams contre 65 millions sous le précédent gouvernement, soulignant ainsi l’effort financier consenti par l’Etat.

Pour Bensaid, la mise en œuvre tardive du nouveau dispositif est due au fait que certaines petites et moyennes entreprises de presse n’auraient pas suivi la procédure administrative requise, «contrairement aux grandes entreprises qui ont déjà déposé leurs dossiers». 

Place au pragmatisme !

A l’évidence, cette décision procède d’un recentrage pragmatique. Dans un secteur où la trésorerie demeure tendue et les marges réduites, la visibilité budgétaire constitue un signal important. Le soutien public, dans un marché publicitaire restreint et fortement concurrentiel, est devenu un levier de stabilisation d’un écosystème qui assure une mission d’intérêt général.

Au-delà du financement, l’introduction d’une nouvelle disposition légale élargissant les droits moraux des journalistes ouvre un autre chantier. Une enveloppe d’environ 30 millions de dirhams est annoncée à ce titre, dont 30% reviendront aux entreprises détentrices des droits d’auteur. Le ministre insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une rémunération, mais d’un droit. La nuance est fondamentale. Elle vise à ancrer la reconnaissance du travail journalistique dans le champ du droit d’auteur, en renforçant la protection intellectuelle des contenus.

Ce mécanisme pourrait contribuer à améliorer la situation socioprofessionnelle des journalistes, à condition que son application soit transparente et équitable. L’adhésion au Bureau marocain du droit d’auteur et des droits voisins devient dès lors un passage obligé pour capter ces ressources. 

L’autorégulation en question

La réorganisation du Conseil national de la presse (CNP) cristallise une dimension plus institutionnelle. Le projet de loi 09.26, adopté jeudi en Conseil de gouvernement sous la présidence de Aziz Akhannouch, entend tirer les conséquences de la décision n° 261/26 rendue le 22 janvier 2026 par la Cour constitutionnelle. Les amendements annoncés touchent à la composition du Conseil, avec la suppression de deux membres parmi les éditeurs dits sages, l’instauration d’au moins un siège réservé aux femmes par organisation professionnelle et l’introduction d’un principe de proportionnalité dans la répartition des sièges. Le texte, après réexamen des dispositions jugées anticonstitutionnelles, doit désormais réintégrer le circuit législatif en vue d’une adoption définitive annoncée pour le mois de mai, avec l’objectif d’installer le nouveau CNP d’ici l’été.

Ces ajustements traduisent une volonté d’alignement juridique sur les observations de la Cour constitutionnelle. Ils témoignent aussi d’un souci d’équilibre représentatif. La parité minimale et la proportionnalité sont des signaux en phase avec les exigences contemporaines de gouvernance. Reste à savoir si ces aménagements suffiront à restaurer la confiance d’un secteur ébranlé par des mois de tensions.

Le retrait du projet de Commission administrative spéciale chargée de gérer temporairement le secteur de la presse et de l’édition est, à cet égard, révélateur. Ce projet prévoyait une commission transitoire composée d’un juge, de deux experts désignés par le chef du gouvernement ainsi que d’une personnalité désignée par le CNDH et d’une autre par le CESE. Cette configuration a immédiatement suscité de vives réserves parmi les professionnels du secteur, inquiets d’une possible remise en cause du principe d’autorégulation. Et ce, d’autant qu’il y avait un risque qu’une solution transitoire soit perçue comme une mise sous tutelle. En privilégiant la continuité du service public, le ministère cherche ainsi à éviter toute impression d’ingérence directe dans un champ censé relever de l’autorégulation.

Or, c’est précisément sur ce terrain que la tension politique s’est cristallisée. Si l’Association nationale des médias et des éditeurs a salué la décision de la Cour constitutionnelle, elle avait tout autant dénoncé une approche jugée sélective de certains acteurs politiques ayant saisi la juridiction uniquement sur la loi relative au Conseil national de la presse, au détriment d’autres textes législatifs bien plus prioritaires. Selon elle, cette démarche a contribué à bloquer le fonctionnement institutionnel du secteur, avec des conséquences concrètes, dont notamment la suspension de la délivrance des cartes professionnelles, le non-versement des salaires des employés du Conseil pendant plusieurs mois ainsi que le gel des négociations sur les conventions collectives.

En tout cas, la situation actuelle illustre la fragilité d’un modèle d’autorégulation lorsqu’il se trouve pris dans des logiques partisanes. La presse ne peut remplir son rôle de veille démocratique si ses propres mécanismes sont paralysés. Dès lors, l’Etat a la responsabilité de garantir un cadre légal conforme à la Constitution, pour assurer la liberté d’expression et le droit à l’information. Les professionnels, de leur côté, doivent assumer pleinement leur rôle dans la gestion déontologique et institutionnelle du secteur.

C’est dire qu’aujourd’hui, pour les entreprises de presse, l’enjeu dépasse la simple question des subventions. Il s’agit de consolider un modèle économique soutenable, capable d’investir dans la qualité éditoriale et la transition numérique, tout en garantissant des conditions sociales dignes aux journalistes. Dans ce cadre, la reconnaissance des droits moraux peut constituer une avancée. Le retour à une formule de soutien plus lisible peut offrir un répit financier. Et la réorganisation du CNP peut, si elle est menée avec rigueur, redonner un cadre institutionnel stable.
Mais aucune réforme ne suffira si le secteur reste exposé à l’arithmétique politicienne. La crédibilité de la presse repose sur son indépendance réelle. Et cette indépendance n’exclut pas l’appui public, surtout dans un marché limité. Elle exige en revanche que cet appui soit encadré, transparent et déconnecté des rivalités politiques.

 

F. Ouriaghli

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Dimanche 30 Novembre 2025

CNP : De la maison inachevée à l’architecture institutionnelle aboutie

Mardi 28 Octobre 2025

Grand Prix national de la presse: Le jury de la 23e édition installé

Vendredi 03 Octobre 2025

Manifestations au Maroc : Une vidéo appelant à la violence saisie par le Conseil national de la presse

S'inscrire à la Newsletter de La Quotidienne

* indicates required