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Lamia Berrada : «Un tableau cesse de m’appartenir lorsqu’il rencontre son public»

Lamia Berrada : «Un tableau cesse de m’appartenir lorsqu’il rencontre son public»

- L’art doit être accessible à tous. Guidée par cette conviction, l’artiste-peintre Lamia Berrada nous plonge dans un univers où se mêlent couleurs, figuration et abstraction. À travers ses toiles, elle explore les émotions et les fragilités humaines.

- Sa démarche artistique vise également à rapprocher les artistes du public à travers Lamia’s Art Salon, tout en invitant chacun à porter un regard personnel sur chaque création. Rencontre.

Propos recueillis par Ibtissam.Z

LaQuotidienne : Votre peinture possède un univers qui vous est propre. Comment définiriez-vous votre style et ce qui nourrit aujourd’hui votre démarche artistique ?

Lamia Berrada : Je définirais mon travail comme un équilibre entre le figuratif et l'abstrait. Mes œuvres naissent presque toujours d'une idée très précise, puis, en cours de création, je me laisse guider par l'énergie que cette intention m'impose. Mais en vrai, c'est l'œuvre qui s'exprime à travers moi (rire) je ne suis qu'un outil. Et c'est très souvent en fin de cette séance de transe que je découvre ce qui vient de naître.

Cette façon de peindre est un véritable exercice d'équilibriste. Il faut réussir à transmettre une idée tout en lui donnant sa propre voix. C'est un processus exigeant, parfois acrobatique, mais c'est précisément ce défi qui me passionne. C'est là que réside, pour moi, tout le plaisir de créer.

Mes sujets de prédilection tournent autour de la liberté, sous toutes ses formes : la liberté du corps, de mouvement, d'être, mais aussi les mécanismes, visibles ou invisibles, qui entravent cette liberté. Et je trouve dans le corps féminin un medium très intéressant pour exprimer mes idées et mes coups de gueule tout aussi bien. Mais je laisserai ce sujet pour une différente occasion (rire).

LQ : Que cherchez-vous à transmettre à travers vos œuvres et qu’aimeriez-vous que le regard du spectateur puisse y découvrir ?

L.B : J'aimerais avant tout offrir au spectateur un moment de contemplation. Un instant de silence. Une émotion, une prise de conscience ou, parfois, simplement une question qui continue de résonner après la rencontre avec l'œuvre.

Mes tableaux sont assez intimistes. Ils révèlent beaucoup de ce que je suis, de mes préoccupations et de ce qui m'anime. Pourtant, je trouve fascinant que, malgré cette part très personnelle, une œuvre puisse un jour couper le cordon avec son créateur et acquérir une voix qui lui est propre.

Il m'arrive d'ailleurs, après une transe artistique, que je prenne moi-même de la distance avec mes tableaux. Je les regarde comme si je les découvrais pour la première fois, non plus en tant que leur créatrice, mais comme une simple spectatrice. Et le discours n'est plus le même. L'œuvre semble raconter autre chose, ouvrir des interprétations auxquelles je n'avais pas pensé au départ.

C'est sans doute ce que j'aime le plus dans l'art, c’est ce moment où le tableau cesse de m'appartenir pour commencer à vivre sa propre vie, au gré du regard de chacun.

LQ : Qu’est-ce que la peinture vous permet d’exprimer ou d’explorer que les mots ne permettent pas toujours de traduire ?

L.B : J'ai presque envie de répondre, «Si j'avais su exprimer ce qui m'anime avec des mots, je n'aurais sans doute jamais eu besoin de peindre». Je crois d'ailleurs que quelqu'un l'a déjà dit bien avant moi.

Je vois la peinture comme un vocabulaire supplémentaire, que je suis venue ajouter à mon langage. Je ne suis pas aussi éloquente que je l'aurais souhaité et, surtout, j'ai tellement de choses à dire que les mots seuls ne me suffisent pas. Le vocabulaire non plus, je l'avoue.

Alors je fais avec ce que je sais faire, à savoir élargir mon langage. La peinture me permet d'exprimer des idées, des intuitions ou des émotions qui résistent aux phrases. Et je crois qu'elle a quelque chose de profondément universel.

Si les hommes de la grotte de Lascaux avaient choisi d'écrire plutôt que de peindre, nous serions peut-être passés à côté de l'un des témoignages les plus universels et les plus bouleversants de l'humanité.

LQ : Vous avez imaginé Lamia’s Art Salon pour accueillir des artistes et présenter leurs œuvres dans un cadre intimiste et convivial. Quelle est l’idée derrière ce concept et pourquoi avoir choisi le format du « Salon » ?

L.B : Lamia's Art Salon est un salon d'art privé que j'ai imaginé pour offrir une expérience différente de la rencontre avec l'art. À chaque édition, j'invite un artiste à présenter son travail chez moi, dans un cadre intimiste, en présence d'un nombre d'invités restreint.

En l'espace de deux heures, les invités découvrent les œuvres librement avant de présenter solennellement l'artiste qui prend alors la lumière pour se présenter et raconter son parcours, sa démarche, son processus créatif puis on laisse place à une conversation ouverte entre tout ce beau monde.

L'idée du format est de créer un espace de conversation volontairement intimiste entre trois acteurs indissociables à savoir l'artiste, l'œuvre et le spectateur.

Nous sommes habitués à visiter des galeries ou des musées où les œuvres sont exposées dans un certain silence.

L'artiste est souvent absent, et l'œuvre n'a d'autre voix que celle que le spectateur veut bien lui prêter. Pourtant, je suis convaincue que chaque œuvre possède une histoire et que le cheminement de son créateur en fait partie. Connaître cette histoire n'impose pas une lecture, au contraire, cela ouvre de nouvelles portes d'interprétation.

Avec ce Salon, j'ai voulu redonner une place à chacun de ces trois acteurs. L'artiste peut partager ses inspirations, ses doutes, ses hésitations et les détours qui ont conduit à la naissance de son œuvre. Il ne présente pas seulement son travail, il se révèle aussi en tant qu'être humain.

L'œuvre, quant à elle, retrouve une voix, celle de son histoire, avant de poursuivre sa propre vie dans le regard de chaque spectateur.

Le tout, et en bonne hôtesse "marocanité oblige", autour d'un bon verre de thé et des amuses bouches pour honorer nos invités.

Mon ambition est aussi de déplacer la conversation. Sortir des réactions immédiates comme « c'est joli », « c'est moche » ou « je le verrais bien dans mon salon », pour entrer dans une relation plus intime avec l'œuvre. Prendre le temps de la lire autant que de la regarder.

J'ai choisi le terme Salon en référence à ces lieux où l'on ne venait pas seulement admirer de l'art, mais aussi échanger des idées, débattre et rencontrer ceux qui le faisaient vivre.

D'une certaine manière, je vois Lamia's Art Salon comme l'équivalent d'une séance de dédicace pour les arts plastiques, une occasion de rencontrer l'artiste derrière l'œuvre, de comprendre son univers et d'enrichir profondément notre regard.

LQ : Comment choisissez-vous les artistes que vous souhaitez accueillir ? Recherchez-vous avant tout des univers singuliers, des talents émergents ou souhaitez-vous créer des rencontres entre différentes sensibilités artistiques ?

L.B : Je ne cherche pas un style en particulier, ni un niveau de notoriété. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est la singularité d'une démarche. J'aime les artistes qui ont quelque chose à dire, une vision, une obsession, une question qui anime leur travail.

J'accorde également beaucoup d'importance à la personnalité de l'artiste. Lamia's Art Salon n'est pas une exposition traditionnelle, c'est une rencontre. L'artiste doit avoir envie de partager son parcours, de raconter son processus créatif, d'accepter les questions et les échanges avec le public. Cette dimension humaine est essentielle, car je suis convaincue que découvrir l'artiste enrichit notre lecture de son œuvre, sans jamais la limiter.

Au fond, ce que je cherche à créer, ce n'est pas seulement un lieu d'exposition, mais un espace de dialogue. Nous manquons cruellement d'occasions de parler d'art avec curiosité et profondeur.

Je suis profondément convaincue que l'art n'appartient pas qu'aux galeries, aux musées ou aux collectionneurs. Il appartient aussi à celles et ceux qui prennent le temps de le regarder, de le questionner, de le ressentir et d'en discuter. Démocratiser l'art n'est plus, à mes yeux, un luxe : c'est un devoir.

LQ : Vous souhaitez faire de Lamia’s Art Salon un espace de visibilité et de rencontre. Dans un marché où l’enjeu économique est aussi important, comment souhaitez-vous rapprocher l’artiste, son œuvre et le marché de l’art ?

L.B : Je suis convaincue qu'un collectionneur n'achète pas seulement une œuvre : il adhère aussi à une vision, à une sensibilité et à un parcours humain. Une rencontre avec l'artiste transforme souvent le regard que l'on porte sur son œuvre. On ne voit plus seulement un tableau ; on découvre une démarche, des questionnements et une histoire.

C'est précisément ce que j'ai voulu créer avec ce Salon. Un espace où l'artiste, son œuvre, les amateurs d'art et les collectionneurs peuvent enfin se rencontrer et dialoguer. Je crois que cette proximité donne tout son sens à l'acte de collectionner et crée des liens qui dépassent une simple transaction.

La réalité est que beaucoup d'artistes talentueux ne vivent pas de leur art. Faute de visibilité et de rencontres, ils sont souvent contraints de consacrer leur énergie à d'autres activités pour pouvoir continuer à créer. Je trouve cela profondément regrettable, non seulement pour les artistes eux-mêmes, mais aussi pour le marché de l'art, qui se prive ainsi d'une immense richesse créative et humaine.

Si Lamia's Art Salon peut offrir à ces artistes une tribune, favoriser des rencontres avec des collectionneurs et devenir, pour certains, un véritable tremplin, alors il aura rempli sa mission. Mon ambition est de contribuer à un marché de l'art plus humain, où les œuvres circulent parce qu'elles ont touché quelqu'un, mais aussi parce que les artistes ont enfin eu l'occasion d'être vus, entendus et compris.

LQ : Votre Salon de l’Art, se veut aussi un lieu de rencontres et de conversations autour de l’art. Quelle place souhaitez-vous lui donner dans la vie culturelle de Casablanca et quelle communauté aimeriez-vous voir se créer autour de ce projet ?

L.B : J'aimerais que Lamia's Art Salon devienne un rendez-vous attendu, un lieu où l'on vient autant pour voir des œuvres que pour échanger des idées. Casablanca possède une scène artistique riche, dynamique et pleine de talents.

Mon objectif n'est pas d'y prendre une place, mais d'y apporter une contribution différente, celle d'un espace intime et privé où la conversation est aussi importante que l'exposition.

J'aimerais voir naître une communauté curieuse, ouverte et intergénérationnelle. Une communauté où artistes, collectionneurs, amateurs d'art, étudiants, entrepreneurs ou simples curieux se sentent tous légitimes. Je crois profondément que l'art ne devrait jamais être intimidant.

Si je peux contribuer à démocratiser l'accès à l'art,  susciter des vocations, faire émerger de nouveaux collectionneurs et à créer des passerelles entre des personnes qui ne se seraient peut-être jamais rencontrées autrement, alors j'aurai atteint mon but.

Au fond, je rêve que chaque édition laisse derrière elle bien plus qu'une exposition, mais une conversation qui continue. Des rencontres qui durent et une communauté qui grandit autour d'une même conviction, celle que l'art est avant tout une expérience profondément humaine et un langage universel.

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