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Ceuta : Le camp des saints

Ceuta : Le camp des saints

Dans son roman Le camp des saints, l'écrivain Jean Raspail imagine l'invasion de centaines de milliers de migrants sur les côtes françaises, par la Méditerranée. C'est, à peu de choses près, ce qu'ont vécu ces derniers jours les habitants de l'enclave espagnole de Ceuta.

Par Dr Ali Benziane, pharmacien, poète et écrivain.

Selon les chiffres officiels, considérables, près de 60 000 Marocains ont franchi la frontière, un afflux sans précédent, du jamais vu. Des scènes de chaos absolu, des images de détresse insoutenable et de joie irrationnelle se succèdent sur nos téléphones, rappelant celles de mai 2021.

Les théories vont bon train. Ce flux historique est-il une façon pour le Maroc de mettre une pression politique sur Madrid, qui montre des velléités de rapprochement avec Alger ?

Les vannes ont-elles été ouvertes avec la complicité tacite de l'Union européenne, qui n'attend qu'un faux pas de l'Espagne pour dénoncer sa politique migratoire ? S'agit-il d'une volonté délibérée d'organiser une parodie de «Marche verte», histoire de rappeler que

Ceuta est un territoire occupé depuis le XVIIe siècle ?

Au fond, peu importent les raisons politiques qui ont conduit à de telles images. Car derrière la politique, on oublie qu'il y a de véritables drames humains. Ce qui s'est passé est une énième et douloureuse piqûre de rappel, survenue un jour hautement symbolique où le Maroc célèbre l'intégrité de ses valeurs sur fond de réussite et de rayonnement international.

Une misère invisible

La misère sociale, économique et psychologique est bien réelle. Elle est là, trop souvent cachée derrière les chiffres et les images qui devraient faire la fierté de tous les Marocains. Une partie de la population ne rêve que d'une seule chose : quitter son pays, la terre de ses ancêtres, par n'importe quel moyen. Ce qu’il s'est passé à Ceuta en atteste lourdement.

Des dizaines de milliers de Marocains, filles et fils du peuple, venus parfois de villes lointaines comme Kénitra, se sont levés comme un seul homme, montrant au monde qu'ils étaient prêts à laisser derrière eux le peu qu'ils possédaient, à traverser terre et mer pour arriver de l'autre côté dans un état de dénuement inouï. Quel genre d'enfer faut-il subir, dans quel état de désespoir extrême faut-il se trouver, pour agir ainsi ?

Dans le flot des désespérés, il n'y avait pas que des jeunes : des hommes et des femmes d'un certain âge, des familles entières avec leurs enfants dans les bras, parfois même des nourrissons.

Sur 60.000 personnes, à en juger par les témoignages, le bilan des victimes est sans doute catastrophique, et se chiffrera probablement en centaines de morts lorsque la mer aura rendu les corps des noyés, bien loin du bilan provisoire annoncé.

Le jour où les images ont commencé à affluer, les visages étaient consternés dans les rues de Tanger, mais la colère était tout aussi palpable. Impossible d'entrer dans un commerce sans surprendre des gens en train d'en parler, les reproches fusant de toutes parts : précarité grandissante, accès aux soins désastreux, familles ravagées par le chômage, élites déconnectées, corruption et favoritisme qui étouffent dans l'œuf toute bonne volonté et verrouillent le système au détriment des «gens du peuple»…

À l'issue des discussions auxquelles j'ai assisté, un constat faisait consensus : le Maroc n'est pas une terre d'avenir.

Pourtant, c'est bien le contraire que l'on promeut officiellement : un Maroc innovant, entreprenant, économiquement fort et de plus en plus crédible sur la scène politique. Bref, à en croire les chiffres et les grands projets, le Maroc est l'avenir.

Le double-bind marocain

Comment expliquer une situation aussi paradoxale, aussi irrationnelle qu'elle en devient presque schizophrène, une situation sans doute inédite en Afrique, peut-être même dans le monde ?

La réponse se trouve au plus profond de la société marocaine, là où les privilégiés ne s'aventurent jamais et où les gens modestes pataugent depuis toujours.

La binarité est une règle absolue au Maroc. Quel que soit le domaine, deux modèles se superposent en permanence : le modèle officiel, que tout le monde est censé suivre, avec ses règles claires mais souvent hors-sol à force d'être déconnectées du réel; et le modèle officieux, ancré dans le quotidien et en contradiction flagrante avec le premier, fait de non-dits et de règles implicites, souvent honteuses. 

Obéir à l'un équivaut à enfreindre l'autre. Notre pays a toujours évolué avec ce double-bind. 

En octobre 2025, l'organisation d'une Coupe d’Afrique de football irréprochable, qui a de quoi rendre fiers tous les Marocains, a ainsi coïncidé avec les manifestations d'une jeunesse à bout de souffle, nous montrant à quel point une telle superposition peut devenir insoutenable.

Après le chaos, les abords de Ceuta ont laissé place à un spectacle de désolation : larmes, sang, voitures calcinées. Ces événements sont là pour nous rappeler que l'avenir ne se lit pas dans les chiffres et les modèles économiques. L'avenir du Maroc est dans sa jeunesse, ses enfants, son peuple.

Une forme de sainteté 

Combien de temps encore fermerons-nous les yeux sur cette souffrance silencieuse, qui ne demande qu'à s'exprimer à la moindre occasion ? Il y a une forme de sainteté dans le peuple marocain, qui ne se contente pas de faire preuve de résilience, un terme aujourd'hui galvaudé. Il met en pratique l'une des vertus les plus célébrées dans la religion musulmane : al-sabr, mot qui exprime à la fois la patience et l'endurance.

Mais la sainteté n'est que très rarement synonyme de richesse et d’épanouissement matériel. Elle va souvent de pair avec un dénuement extrême et une lutte sacrificielle qui mène au martyre. 

Tout comme les hommes de Dieu fuient leur terre natale pour vivre en adéquation avec le Ciel, hommes et femmes n'attendent, au péril de leur vie, que la brèche providentielle pour s'y engouffrer et vivre enfin une existence au diapason de leurs rêves. 

Car pour le versant officieux de la société (celui du peuple silencieux), le Maroc est devenu une machine à broyer les rêves.

Oui, il y a une forme de sainteté au sein de ce peuple. Mais aujourd'hui, le renoncement et le sacrifice ont atteint leurs limites.

Pendant que certains détournent les regards en se focalisant sur l'intégrité territoriale, une cause certes importante mais qui devra être résolue politiquement entre le Maroc et l'Espagne, il est grand temps de cesser de

considérer Ceuta comme un accident de plus (provoqué ou non, là n'est pas la question), mais un symptôme impérieux : celui d'un pays qui brille à l'extérieur tout en laissant grandir, en son sein, une fracture silencieuse entre ses vitrines clinquantes et son peuple. 

Tant que cette fracture ne sera pas nommée et traitée pour ce qu'elle est, d'autres Ceuta continueront d'écrire, dans la douleur, l’histoire honteuse que l’on refusera toujours d'entendre.

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