Deux ans et demi après le séisme dévastateur du 8 septembre 2023, la reconstruction des zones sinistrées du Grand Atlas reste loin d’être achevée.
C’est le constat dressé par le deuxième rapport de l’Observatoire du Programme de reconstruction post-séisme d’Al Haouz, porté par Transparency Maroc, qui dresse un bilan critique de l’action publique entre octobre 2024 et décembre 2025.
L’étude, fondée notamment sur une enquête de terrain auprès de 454 ménages dans les provinces les plus touchées, révèle un processus de reconstruction marqué par des lenteurs, des inégalités sociales et un manque de transparence dans la gouvernance du programme.
Au lendemain de la catastrophe, les autorités avaient annoncé un plan d’urgence ambitieux : un programme intégré de reconstruction sur cinq ans (2024-2029), doté de 120 milliards de dirhams, destiné à reconstruire les habitations détruites, réhabiliter les infrastructures et relancer l’économie locale. Mais sur le terrain, la réalité apparaît plus nuancée. Entre les montants annoncés et les réalisations effectives, un décalage significatif semble persister.
Le secteur de l’éducation illustre particulièrement ces retards. Dans les provinces les plus touchées (Al Haouz, Azilal et Chichaoua), 220 établissements scolaires ne sont toujours pas opérationnels, selon un communiqué du chef du gouvernement datant de septembre 2025. Parmi eux, les appels d’offres pour 186 écoles venaient à peine d’être lancés, tandis que 34 autres étaient encore en cours de mise à niveau.
Pour des milliers d’élèves, cette situation signifie une troisième année scolaire perturbée, avec des infrastructures provisoires ou un accès limité à l’éducation.
Le retard accumulé met également en lumière les difficultés structurelles du monde rural marocain, déjà confronté à des défis importants en matière d’alphabétisation et d’accès aux services publics.
Les infrastructures de santé présentent un tableau similaire. Dans la province d’Al Haouz, un seul hôpital de proximité de 45 lits doit répondre aux besoins d’une population dispersée dans un territoire montagneux difficile d’accès.
L’établissement souffre d’un manque de spécialistes, d’équipements et de personnel médico-technique. Par ailleurs, l’hôpital d’Aït Ourir, dont la construction a commencé en 2013, n’a toujours pas ouvert ses portes. Plusieurs centres de santé restent également en attente de réhabilitation.
Dans ces conditions, accéder aux soins nécessite souvent de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres, ce qui complique la prise en charge médicale des populations rurales.
La reconstruction de l’habitat au cœur des tensions
La reconstruction des logements constitue le cœur du programme public. Pourtant, c’est aussi sur ce volet que les critiques se concentrent le plus.
Au lendemain du séisme, les autorités avaient estimé que 32% des habitations s’étaient totalement effondrées. Quelques mois plus tard, ce taux a été révisé à 10%, une évolution qui soulève des interrogations sur la fiabilité des données initiales et sur les critères utilisés pour classer les habitations endommagées.
Cette reclassification a eu des conséquences directes sur l’accès aux aides financières. L’aide maximale de 140.000 dirhams, destinée aux habitations totalement détruites, n’a été versée qu’à une minorité de ménages dans certaines zones.
De nombreux sinistrés ont reçu des montants bien inférieurs, allant de 20.000 à 80.000 dirhams, insuffisants pour reconstruire un logement durable.
L’enquête de terrain révèle également un mécontentement lié aux normes de reconstruction imposées par le programme.
Les nouvelles habitations doivent respecter des superficies de 50 à 70 m², alors que les maisons rurales avant le séisme atteignaient souvent entre 100 et 200 m², voire davantage. Cette réduction est perçue par certains habitants comme une dégradation de leurs conditions de vie.
Par ailleurs, de nombreuses familles continuent de vivre dans des conditions précaires. Selon l’enquête, 209 ménages non relogés habitent toujours dans des structures temporaires : 77 sous des tentes, 100 dans des conteneurs et 32 dans des habitations sommaires.
Ces chiffres témoignent d’une phase d’urgence qui s’étire bien au-delà des prévisions initiales.
Des difficultés économiques et sociales persistantes
Au-delà des infrastructures, le séisme a laissé des traces profondes dans le tissu socio-économique local. L’étude met en évidence une dégradation notable des conditions de vie dans les zones les plus touchées.
Ainsi, 42% des personnes interrogées déclarent être sans emploi depuis la catastrophe. Près de la moitié des ménages vit avec un revenu mensuel inférieur à 1.000 dirhams, révélant une situation de pauvreté critique.
La fragilité sociale se manifeste également dans la structure des ménages. Environ 16,3% des foyers sont désormais dirigés par des veuves, conséquence directe des pertes humaines causées par le séisme.
Ces femmes cheffes de famille sont souvent confrontées à des obstacles administratifs, financiers et techniques dans les démarches de reconstruction.
Le rapport souligne également que les programmes publics n’ont pas suffisamment intégré la dimension de genre.
Les femmes cheffes de ménage cumulent fréquemment plusieurs difficultés : accès aux aides, relations avec l’administration, financement des travaux et gestion des entreprises de construction.
Une gouvernance contestée
Au niveau institutionnel, l’Etat a mis en place une architecture de pilotage comprenant une commission interministérielle et la création de l’Agence de développement du Haut Atlas (ADHA), chargée de coordonner la mise en œuvre du programme.
Cependant, la mise en place de cette agence a accusé un retard d’environ un an et demi et son effectif reste très limité, avec seulement quinze employés pour suivre le développement de six provinces touchées par le séisme.
Le rapport pointe également une centralisation excessive des décisions et une participation limitée des acteurs locaux. Cette configuration contribue à un sentiment d’éloignement entre l’Administration et les communautés sinistrées.
Sur le plan financier, la question de la transparence se pose également. Le Fonds spécial n°126, alimenté par les dons et la solidarité nationale, a mobilisé près de 23 milliards de dirhams. Toutefois, la contribution directe du budget de l’Etat reste relativement faible, et certaines dépenses financées par ce fonds semblent s’éloigner de son objectif initial.
Cette situation soulève des interrogations sur la lisibilité budgétaire et sur l’utilisation effective des ressources annoncées au lancement du programme.
Une reconstruction encore incomplète
Les statistiques officielles évoquent parfois des taux d’achèvement proches de 90% pour certaines opérations. Mais l’enquête de terrain nuance fortement ces chiffres.
Par exemple, 92% des ménages interrogés déclarent que leur habitation a été endommagée par le séisme, et 57% affirment qu’elle a été totalement détruite. Pourtant, un tiers des foyers ne vit toujours pas dans leur logement au moment de l’enquête.
Ces données suggèrent que la reconstruction matérielle et sociale reste largement incomplète.
Dans ce contexte, la mobilisation citoyenne joue un rôle croissant. Associations locales, organisations non gouvernementales et acteurs internationaux participent à l’accompagnement des populations et au suivi du programme. Cette dynamique souligne l’importance de la participation des habitants dans les processus de reconstruction.
Pour les auteurs du rapport, les difficultés rencontrées par le programme ne résultent pas d’un manque de ressources financières, mais plutôt d’un déficit de vision, de coordination et de transparence.
C’est pourquoi Transparency Maroc appelle à nouveau à la mise en place d’une Commission d’enquête parlementaire et le lancement d’une procédure de contrôle par la Cour des comptes de l’ensemble de ce programme, de ses dépenses et son exécution.
La reconstruction d’un territoire touché par une catastrophe ne se limite pas à la réparation des infrastructures ou à la distribution d’aides financières. Elle implique également la restauration du lien de confiance entre l’Etat et les populations.
Dans le cas du Grand Atlas, cette confiance dépendra de la capacité des institutions à renforcer la transparence, à améliorer la gouvernance du programme et à intégrer davantage les communautés locales dans les décisions.
Plus largement, l’expérience du séisme de 2023 constitue un test pour la gestion des catastrophes naturelles au Maroc. Les enseignements tirés de ce programme pourraient influencer la réponse publique à d’autres crises récentes, notamment les inondations survenues dans plusieurs régions du pays.
La reconstruction du Grand Atlas ne représente donc pas seulement un chantier matériel. Elle est aussi un enjeu de justice sociale, de gouvernance et de développement territorial. Et, surtout, une épreuve pour la capacité des politiques publiques à transformer les promesses en réalités durables pour les populations concernées.