Huit ans après sa mise en service commerciale, le parc éolien de Khalladi continue de produire bien davantage que de l'électricité : il incarne l'une des premières démonstrations grandeur nature de ce que pouvait devenir l'ouverture du marché marocain des énergies renouvelables au secteur privé.
Vendredi, Acwa y avait convié la presse nationale. Casques de sécurité ajustés, itinéraires balisés et consignes industrielles de rigueur : derrière la visite de terrain se dessinait surtout le récit d'un projet pionnier devenu, avec le temps, une référence de marché.
L'histoire s'amorce à la fin de l'année 2014, lorsque le groupe saoudien constitue une équipe dédiée à ce qui doit devenir son premier projet éolien à l'échelle mondiale. À l'époque, la loi 13-09, qui autorise les opérateurs privés à produire de l'électricité d'origine renouvelable, n'en est encore qu'à ses premières applications concrètes.
La construction démarre en 2015. Les premières injections d'électricité sur le réseau interviennent en décembre 2017, avant une mise en service commerciale en juin 2018.
Derrière l'élégance silencieuse des pales se cache un pari financier de 1,8 milliard de dirhams. Quarante éoliennes Vestas V90, de 3 mégawatts chacune, ont été dressées sur les reliefs de Jbel Sendouq, portant la capacité du parc à 120 MW.
Vues du sol, ces machines donnent une idée assez nette de ce qu'a représenté leur installation : un rotor de 90 mètres de diamètre, des pales d'environ 45 mètres chacune, perchées sur des mâts culminant à près de 80 mètres de haut, soit sensiblement la hauteur d'un immeuble d'une vingtaine d'étages.
La seule nacelle, qui abrite le générateur en tête de mât, pèse de l'ordre de 70 tonnes, à quoi s'ajoutent les sections de tour et les pales elles-mêmes, portant le poids total de chaque éolienne assemblée à plusieurs centaines de tonnes.
Acheminer ces pièces hors normes jusqu'aux crêtes de Jbel Sendouq, par convois exceptionnels sur des routes de montagne peu disposées à accueillir des charges de cette ampleur, puis les hisser et les assembler à la verticale à l'aide de grues capables de lever des dizaines de tonnes à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, a constitué en soi une prouesse logistique, bien avant que la première pale ne se mette à tourner.
Par-delà cet effort titanesque qui a eu le mérite d’impressionner les visiteurs, l'entreprise et Khalladi présentent une autre singularité : celle d'avoir été bâtie sans recours au financement public. Entièrement soutenu par des capitaux privés, Acwa en demeure l'actionnaire de référence avec 51% du capital, aux côtés d'ARIF (25%) et de Sanlam (24%).
Quant au financement bancaire, il associe Bank of Africa à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, un attelage rare puisqu'il s'agissait alors du tout premier engagement de la BERD dans les renouvelables au Maroc, sans la moindre subvention publique.
Construire sur une crête n'est cependant jamais un geste neutre, et le groupe insiste sur ce point : le site se trouve sur l'un des grands couloirs de migration des oiseaux entre l'Europe et l'Afrique, à quelques encablures du détroit.
L'implantation des quarante éoliennes n'a donc rien d'arbitraire. Le choix de leur positionnement, ce que les ingénieurs appellent le «layout» du parc, a été arbitré non pas selon la seule logique du vent, mais en tenant compte de ces trajectoires aviaires : certaines machines ont ainsi été déplacées vers des zones moins ventées, donc moins productives, pour préserver des axes de migration jugés sensibles.
Le projet s'est appuyé, dès sa conception, sur une étude environnementale conforme aux standards internationaux, condition également posée par les bailleurs multilatéraux pour accompagner son financement.
Au-delà de cette ingénierie préventive, Acwa revendique un travail de restauration du site mené après la phase de chantier, avec le concours d'experts en biodiversité et d'associations locales : remise en état du couvert végétal perturbé par les travaux, reboisement et actions de prévention contre les incendies de forêt aux abords du parc. L'objectif affiché est de retrouver, autant que possible, le paysage tel qu'il existait avant la construction, et de l'entretenir comme une composante à part entière de l'exploitation, au même titre que la maintenance des turbines.
Modèle économique
La singularité de Khalladi réside aussi bien dans ses performances techniques que dans son modèle économique. Là où les grands projets électriques reposent traditionnellement sur un acheteur public unique, l'électricité produite à Khalladi est commercialisée directement auprès d'industriels marocains dans le cadre de contrats de long terme.
Les cimenteries, les acteurs du textile ou encore de la sidérurgie accèdent ainsi à une énergie renouvelable compétitive sans passer par les mécanismes classiques de soutien public. Le surplus de production est cédé à l'ONEE à tarif préférentiel, dans le cadre prévu par la réglementation.
Au-delà des mégawattheures injectés sur le réseau, le parc est devenu un instrument de décarbonation industrielle. À mesure que les exigences environnementales se renforcent sur les marchés internationaux, notamment européens, l'accès à une électricité bas carbone s'impose progressivement comme un facteur de compétitivité pour les exportateurs marocains.
Khalladi apporte alors une réponse concrète à cette mutation en permettant à certaines industries d'intégrer dès aujourd'hui une part significative d'énergie renouvelable dans leur chaîne de production.
Les résultats obtenus à Khalladi témoignent de la maturité atteinte par le projet. Alors que le dossier initial tablait sur une production annuelle de 390 GWh, le parc affiche aujourd'hui une moyenne de 397 GWh, soit l'équivalent de la consommation électrique d'une ville d'environ 400 000 habitants.
L'impact environnemental suit la même trajectoire : près de 180.000 tonnes de CO₂ sont évitées chaque année, contre 144.000 tonnes prévues à l'origine.
Sur le plan opérationnel, les performances dépassent également les engagements contractuels. La disponibilité du parc atteint 99,05 %, bien au-dessus du seuil contractuel fixé à 97%. Depuis juin 2023, l'ensemble des opérations de maintenance est assuré par ACWA Operations, filiale spécialisée du groupe.
Surtout, Khalladi a constitué le point de départ d'une ambition éolienne désormais mondiale. Ce premier parc de 120 MW a précédé la constitution d'un portefeuille qui représente aujourd'hui 1.460 MW de projets éoliens en exploitation et quelque 14.500 MW en développement. Une trajectoire qui accompagne l'expansion d'Acwa, désormais présent à travers 110 actifs répartis dans quinze pays.
Cette logique s'inscrit dans une présence marocaine qui dépasse largement le seul éolien. Acwa est notamment impliqué dans le complexe solaire Noor Ouarzazate, vitrine historique du groupe dans le Royaume.
Le groupe est également présent dans le dessalement d'eau de mer, activité pour laquelle il revendique une capacité mondiale de près de 9,8 millions de mètres cubes par jour, tout en multipliant les initiatives dans les filières émergentes de l'hydrogène vert et des énergies bas carbone.
Par M. A. L