À l’approche des élections législatives, le ton des partis politiques monte, les positions se durcissent et leur prise de parole se multiplient. Rien de véritablement exceptionnel, car dans toutes les démocraties, la période électorale est celle de la confrontation des programmes, de la mobilisation et de la recherche du maximum de voix. Les alliances se dessinent, les divergences s’affichent davantage et chaque formation cherche à occuper l’espace politique pour impressionner.
Les législatives du 23 septembre n’échappent pas à cette règle. Mais derrière l’intensité de la compétition électorale, il y a un enjeu autrement plus important : celui des choix économiques et sociaux qui devront être activés au cours des prochaines années. Les programmes des partis accordent d’ailleurs une place importante à l’emploi, au pouvoir d’achat, aux services publics et à la protection sociale.
Et pour cause, le prochain mandat ne sera pas un mandat ordinaire. Il conduira le gouvernement jusqu’en 2030, avec des engagements considérables à tenir. Mais aussi des équilibres à préserver. La question n’est donc plus seulement de savoir quelles alliances permettront de constituer une majorité, mais autour de quelles priorités ces alliances sont se construiront.
Mondial 2030, un accélérateur de la transformation économique
L’un des grands dossiers du prochain mandat sera incontestablement la Coupe du Monde 2030. Le Maroc est déjà engagé dans une accélération sans précédent de ses investissements dans les infrastructures de transport, la mobilité, les capacités d’hébergement et les services. Mais au-delà des chantiers lancés, le défi sera d’en assurer la continuité, de respecter les calendriers et, surtout, de garantir l’efficacité des investissements engagés. Car l’échéance de 2030 est présentée par les pouvoirs publics comme bien plus qu’un rendez-vous sportif : elle doit servir de catalyseur à l’économie, stimuler plusieurs secteurs d’activité, attirer les investissements et générer de nouvelles sources de croissance.
Le véritable enjeu pour le nouveau gouvernement est de faire en sorte que l’investissement consenti dans ce cadre produise de la valeur bien au-delà de 2030. Routes, aéroports, ferroviaire, infrastructures sportives, tourisme, mobilité urbaine ou aménagement des villes doivent être pensés comme des investissements durables.
Le Mondial ne peut être une finalité économique. Il doit devenir un accélérateur de transformations déjà engagées, avec des retombées mesurables sur les territoires, l’investissement privé et surtout l’emploi.
Deuxième dossier majeur : le pouvoir d’achat. Il s’est logiquement installé au cœur de la campagne électorale, avec des propositions portant notamment sur les salaires, la fiscalité, les aides sociales, les prix, le logement et l’emploi. Le challenge sera de répondre aux attentes des ménages dans un environnement international qui reste exposé aux tensions géopolitiques et aux variations des prix de l’énergie et des matières premières. Pour une économie importatrice d’énergie, ces chocs externes peuvent rapidement se transmettre aux coûts de transport et de production, puis aux prix.
Préserver le pouvoir d’achat ne pourra donc pas se limiter à une succession de mesures conjoncturelles. La prochaine majorité devra trouver un équilibre entre soutien aux ménages, maîtrise des finances publiques, amélioration des revenus et renforcement de la production nationale. Car la sauvegarde du pouvoir d’achat passe aussi par une économie capable de créer davantage de valeur au profit de tous.
Un autre grand chantier, c’est l’emploi où les attentes seront fortes. Les chiffres montrent toute l’ampleur du défi. L’économie marocaine a créé 193.000 emplois en 2025, mais le taux de chômage s’établissait encore à 13%, et atteignait 37,2% chez les jeunes de 15 à 24 ans. La croissance seule ne pourrait pas suffire. Il faut qu’elle soit davantage créatrice d’emplois, notamment pour les jeunes et les diplômés. L’investissement privé, les PME, l’industrie, le tourisme, le numérique, les grands chantiers et les nouveaux métiers liés à la transition énergétique constituent autant de relais potentiels.
Un autre challenge et non des moindres concerne la question hydrique, qui devrait constituer l’autre grande priorité qui dépassera nécessairement le temps électoral. Les précipitations enregistrées cette année ont considérablement amélioré la situation des barrages : leur taux de remplissage avait atteint 75% au printemps, soit près de 13 milliards de mètres cubes. Mais cette amélioration ne doit pas conduire à relâcher les efforts engagés après plusieurs années de stress hydrique.
Le Maroc doit continuer à raisonner sur le temps long : dessalement, interconnexion des bassins, barrages, réutilisation des eaux usées, protection des nappes et rationalisation des usages agricoles, industriels et domestiques. La capacité annuelle de dessalement atteint aujourd’hui environ 420 millions de mètres cubes et l’ambition annoncée est de la porter à 1,7 milliard. La sécurité hydrique devient ainsi une composante de la souveraineté économique, mais aussi de la sécurité alimentaire et de l’équilibre territorial.
Alliances dictées par les priorités
Les élections produiront nécessairement des rapports de force, des négociations et des courses vers les alliances. C’est le fonctionnement normal du jeu politique. Mais la complexité des dossiers qui attendent le Maroc impose que les rapprochements politiques ne répondent pas uniquement à une logique arithmétique. Une majorité peut se construire avec des sièges. Une politique publique cohérente exige, elle, une vision commune.
Quelle stratégie pour l’emploi ? Jusqu’où soutenir le pouvoir d’achat et avec quels financements ? Comment concilier les investissements du Mondial avec les priorités sociales et territoriales ? Quelle politique de l’eau pour les décennies à venir ? Comment transformer la croissance en création de valeur mieux répartie ?
Ce sont ces questions qui devraient déterminer la cohérence des alliances appelées à gouverner.
Car derrière la bataille électorale de 2026, se joue déjà une partie de l’après-2030. Les formations politiques peuvent légitimement chercher à obtenir le maximum de voix. Mais une fois les urnes refermées, l’enjeu changera de nature : il faudra passer de la logique électorale à celle de la responsabilité économique.
C’est dire qu’au-delà des confrontations et des ambitions partisanes, l’essentiel reste de faire du prochain mandat celui qui transforme les grandes échéances du Maroc en croissance, en emplois, en résilience et, surtout, en progrès et bien être perceptibles pour les citoyens.
F. Ouriaghli