Le Roi appelle à l’ouverture d’un nouveau cycle dans la trajectoire de développement du Maroc avec la stabilité, la souveraineté et le capital humain comme principaux piliers. Entretien avec Abdelkhalek Hassini, auteur, enseignant, chroniqueur et analyste des dynamiques diasporiques et des Marocains du monde.
Propos recueillis par Ibtissam.Z
LaQuotidienne : Quel est le message stratégique du discours du Trône 2026 ? Et qu'annonce-t-il du Maroc de demain ?
Abdelkhalek Hassini : À mon sens, le véritable message de ce discours du Trône est qu'il dépasse largement l'exercice du bilan. Le Souverain ne se contente pas de rappeler les acquis; il fixe le cadre du prochain cycle de développement du Royaume.
D'ailleurs, il affirme que les résultats obtenus sont le fruit d'«une vision stratégique» et d'une méthode fondée sur «la prise d'initiative, le suivi rigoureux, l'autocritique constructive et la réelle volonté d'aborder l'avenir avec détermination et positivité». Cette précision est importante, elle montre que les performances du Maroc s'inscrivent dans une trajectoire de long terme, portée par une vision cohérente plutôt que par une logique de court terme.
L'autre inflexion majeure du discours réside dans la place accordée à la stabilité. Le Roi affirme qu'elle est «la variable-clé dans l'équation du développement» et qu'elle constitue «le capital stratégique qui fait la fierté du pays». Cette formule marque une évolution importante.
La stabilité n'est plus seulement présentée comme un facteur de sécurité institutionnelle; elle devient un avantage comparatif qui renforce la confiance, attire les investissements et permet au Maroc de conduire des politiques industrielles, technologiques et sociales dans la durée.
Cette vision dessine un pays qui cherche à consolider ses capacités d'action, à savoir renforcer sa souveraineté productive, accélérer sa montée en gamme industrielle, mobiliser davantage ses ressources nationales et affirmer sa crédibilité sur la scène internationale.
C'est dans cet esprit que le Roi appelle, après les prochaines élections législatives, à ouvrir «un nouveau cycle dans notre trajectoire de développement», fondé sur la préservation des acquis et la poursuite des grandes réformes.
Le discours du Trône n'annonce pas une rupture. Il affirme une continuité dans l'action et une montée en puissance. Il dessine un Maroc qui entend transformer ses acquis en leviers durables de souveraineté, de compétitivité et d'influence, dans un environnement international où la capacité d'anticipation devient un facteur déterminant.
LQ : Comment la stabilité, la souveraineté et le capital humain redessinent-ils aujourd'hui le modèle de développement du Maroc ?
A. H : Le discours du Trône montre que ces trois notions ne relèvent plus de politiques distinctes; elles constituent désormais les piliers d'un même projet de développement. La stabilité en crée les conditions, la souveraineté en renforce l'autonomie et le capital humain en assure la pérennité. C'est leur articulation qui donne aujourd'hui sa cohérence à la vision portée par le Royaume.
Le premier changement concerne la stabilité. Le Roi affirme qu'elle est « a variable-clé dans l'équation du développement» et «le capital stratégique qui fait la fierté du pays». Cette formulation dépasse la seule dimension institutionnelle.
Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et les ruptures des chaînes d'approvisionnement, la stabilité devient un avantage compétitif qui favorise l'investissement, la planification et la confiance des partenaires économiques.
La souveraineté, quant à elle, s'exprime de manière concrète. Le discours évoque le développement des industries stratégiques, des batteries électriques, de l'hydrogène vert, de la base industrielle et technologique de défense, ainsi que le renforcement des capacités nationales dans les secteurs agroalimentaire et pharmaceutique. Le Royaume ne cherche pas l'autarcie; il entend accroître sa capacité à maîtriser les secteurs déterminants de son développement et à sécuriser ses intérêts dans un environnement plus incertain.
Il est vrai que cette ambition ne peut être durable sans investissement dans les femmes et les hommes. En poursuivant la généralisation de la protection sociale, en appelant à une meilleure justice territoriale et en soutenant l'innovation, les PME et l'entrepreneuriat, le discours rappelle que la compétitivité ne repose pas uniquement sur les infrastructures ou l'industrie. Elle dépend aussi de la capacité du pays à valoriser son capital humain et à associer l'ensemble de ses territoires à cette dynamique.
En réalité, le modèle qui émerge est celui d'un Maroc qui ne dissocie plus développement économique, cohésion sociale et souveraineté. Le discours du Trône propose une vision intégrée où chacun de ces leviers renforce les deux autres, donnant ainsi au Royaume des bases plus solides pour affronter les transformations du monde contemporain.
LQ : Quels messages le Souverain adresse-t-il aux acteurs économiques et aux partenaires du Maroc, et quelles transformations cette vision appelle-t-elle ?
A. H : Le discours du Trône adresse avant tout un message de confiance aux acteurs économiques. Il présente un Maroc qui ne se projette plus uniquement comme un marché attractif, mais comme un partenaire fiable, capable d'offrir une visibilité de long terme. Lorsque le Roi souligne que le Royaume est devenu «un acteur international crédible, respecté et écouté» et «un opérateur économique de premier plan», il envoie un signal fort aux investisseurs.
En effet, la stabilité institutionnelle, la continuité des réformes et la montée en gamme de l'économie constituent désormais les principaux atouts du pays.
Le discours invite également à changer de regard sur l'investissement. Il ne s'agit plus seulement de multiplier les projets, mais de privilégier ceux qui renforcent durablement la compétitivité nationale. L'accent mis sur les filières industrielles stratégiques, l'hydrogène vert, les batteries électriques ou encore les technologies de défense traduit une volonté d'inscrire le Maroc dans les chaînes de valeur où se jouera la croissance de demain.
Cette ambition repose aussi sur une mobilisation accrue des capacités de financement.
En appelant le secteur financier à «continuer à accompagner l'investissement et les grands projets» et à «élargir qualitativement l'accès aux financements», le Roi rappelle que l'innovation, les PME, l'industrialisation et l'exportation doivent bénéficier de ressources adaptées pour franchir un nouveau cap. C'est un appel à faire de la finance un véritable levier de transformation économique.
Cette vision invite les acteurs économiques à dépasser une logique de croissance quantitative pour privilégier une croissance fondée sur la création de valeur, l'innovation et la souveraineté productive. C'est dans cette évolution que réside, selon moi, la véritable transformation portée par le discours du Trône.
LQ : Quelle contribution stratégique les Marocains du monde sont-ils appelés à apporter au développement du Royaume ?
A. H : Même si le discours du Trône ne développe pas explicitement le rôle des Marocains du monde, il trace un cap qui les concerne pleinement. En appelant à préserver les acquis, à accélérer les réformes et à ouvrir «un nouveau cycle dans notre trajectoire de développement», le Souverain s'adresse, de fait, à l'ensemble des forces vives du pays. Les Marocains du monde en font naturellement partie.
Leur contribution ne peut plus être appréciée uniquement à l'aune des transferts financiers. Le Royaume est engagé dans une montée en gamme industrielle, technologique et scientifique qui appelle des compétences, des réseaux, des capacités d'innovation et une ouverture sur les grands écosystèmes internationaux.
Présents dans les entreprises, les universités, les centres de recherche, les institutions financières ou les organisations internationales, les Marocains du monde disposent de ces ressources et peuvent les mettre au service des priorités nationales.
Le discours souligne également que le Maroc est devenu «un acteur international crédible, respecté et écouté» et qu'il développe «des partenariats nouveaux, équilibrés et tournés vers l'avenir».
De ce fait, les Marocains du monde peuvent jouer un rôle de passerelle entre le Royaume et ses partenaires, non seulement pour attirer des investissements, mais aussi pour favoriser les transferts de savoir-faire, accompagner les coopérations scientifiques, ouvrir de nouveaux marchés et renforcer le rayonnement du Maroc.
C'est sans doute là que se situe l'évolution la plus significative. Les Marocains du monde ne constituent pas seulement une communauté attachée à son pays d'origine; ils représentent aussi un capital humain, relationnel et économique capable d'accompagner les ambitions du Royaume.
Dans un monde où les talents, la connaissance et les réseaux sont devenus des facteurs de compétitivité, leur pleine mobilisation peut contribuer à renforcer durablement le développement et le rayonnement de notre pays.
LQ : Quels seront les principaux défis de mise en œuvre de cette vision royale dans les prochaines années ?
A. H : Le premier défi est celui de la mise en œuvre. Le discours montre que le Maroc dispose d'une vision et d'orientations ambitieuses. La réussite dépendra désormais de la capacité de l'ensemble des acteurs, à savoir institutions, secteur privé, monde de la recherche, système financier et collectivités territoriales, à agir de manière coordonnée et à inscrire les réformes dans la durée. C'est cette continuité qui permettra de transformer les ambitions en résultats concrets.
Le deuxième défi tient à la rapidité des mutations internationales. Les recompositions géopolitiques, la compétition technologique, la transition énergétique ou encore la sécurisation des chaînes de valeur imposent une capacité permanente d'anticipation.
C'est précisément dans cet esprit que le Roi met en avant «la prise d'initiative» et la volonté «d'aborder l'avenir avec détermination et positivité». Dans un environnement de plus en plus mouvant, l'anticipation devient un facteur décisif de compétitivité.
Cette dynamique ne prendra tout son sens que si elle continue de produire des progrès tangibles pour les citoyens. Lorsque le Souverain rappelle que «notre but ultime est d'améliorer les conditions de vie des Marocains et d'instaurer la justice sociale et spatiale», il fixe le véritable critère d'évaluation des politiques publiques. La performance économique n'est pas une finalité en soi; elle doit se traduire par davantage d'opportunités, de cohésion et de confiance.
A cet effet, le discours du Trône 2026 rappelle qu'une vision, aussi ambitieuse soit-elle, ne prend toute sa valeur que par sa capacité à être mise en œuvre avec constance, efficacité et dans la durée. C'est à cette condition que le Maroc pourra consolider les acquis de ces dernières années et poursuivre sa trajectoire de développement dans un environnement mondial toujours plus exigeant.