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Entrepreneuriat féminin : De la dynamique de création au défi de la croissance

Entrepreneuriat féminin : De la dynamique de création au défi de la croissance

Le nombre d’entreprises créées en 2024 s’établit à 95.673, avec une part dirigée par des femmes qui stagne autour de 15%. Malgré les initiatives, stratégies et programmes mis en place, le plafond de verre de l’entrepreneuriat féminin est plus coriace qu’il n’y paraît.

 

Par J. M.

Les données fournies par l’Observatoire marocain de la TPME (OMTPME) dans son rapport annuel font état d’une dynamique positive de la création d’entreprise observée depuis 2017. Le nombre d’entreprises créées en 2024 s’est établi à 95.673, en progression de 2% par rapport à l’année précédente.

Il faut dire que des dispositifs ont été mis en place pour rendre la création d’entreprise accessible à tous (du moins ses formalités administratives), grâce à la dématérialisation des services administratifs depuis la plateforme Direct Entreprise. Malgré ces améliorations notables, l’entrepreneuriat féminin semble se heurter à un plafond de verre. En effet, depuis 2020, sa part dans le paysage entrepreneurial a toujours oscillé autour des 15%.

Sur les 388.446 entreprises recensées en 2024 et pour lesquelles les données relatives au genre ont été identifiées par l’Observatoire, il en ressort que 60.636 sont gérées par des femmes, soit un pourcentage de 15,6%.

Pour Keltoum Houssni, entrepreneure et fondatrice de HJInnovation, avec «15,6% d’entreprises dirigées par des femmes fin 2024 (un chiffre stable depuis 2020), le constat est clair  : l’entrepreneuriat féminin au Maroc avance, mais il n’accélère pas. Nous avons gagné en visibilité, en engagement institutionnel, et les femmes sont plus nombreuses à entreprendre. Mais la stagnation montre que nous sommes face à un plafond structurel».

L’ensemble des régions ont connu une hausse du nombre d’entreprises dirigées par des femmes durant l’année 2024. Mais des progressions plus marquées ont été observées dans la région de Béni Mellal-Khénifra (22,2%), de Marrakech-Safi (10,2%) et de l’Oriental (6,5%). L’analyse par région a également fait ressortir qu’à Marrakech-Safi, 18,4% des entreprises personnes morales actives (EPMA) sont dirigées par des femmes, ce qui représente la part la plus élevée en 2024. Les proportions sont respectivement de 17,9% et 16,2% dans les régions de Rabat-Salé-Kénitra et Casablanca-Settat.

Une présence sectorielle diversifiée

S’il y a quelques années, les entreprises dirigées par des femmes évoluaient dans les secteurs traditionnels tels que l’artisanat, l’argan, le tourisme ou l’économie sociale, l’entrepreneuriat féminin est désormais présent dans tous les pans de l’économie nationale. Il a représenté une part de 45% dans la section des «autres activités de services», avec un attrait marqué pour le domaine de la coiffure et des soins de beauté.

Vient ensuite le secteur de «la santé humaine et l’action sociale», qui affiche un pourcentage de 43,1%, en hausse de 28,2% par apport à l'année 2023. Le secteur de «l’enseignement» a représenté une part de 30,2%, en hausse également de 11,5% par rapport à l’année précédente. Ces 3 sections ne représentent néanmoins que 10% de l’effectif total des EPMA dirigées par des femmes. Les secteurs de la construction et des industries extractives affichent des parts respectives de 8,2% et 6,8%.

L’entrepreneuriat féminin aura donc réussi sa démocratisation pour être représenté dans tous les domaines de l’économie marocaine. L’étape suivante résidera dans la capacité de ces entreprises dirigées par des femmes à croître et à être pérennes. Dans ce cadre, l’enjeu principal reste de créer un environnement favorable à leur développement.

Un impératif de transition

«Aujourd’hui, l’enjeu n’est plus de convaincre les femmes d’entreprendre, elles entreprennent déjà. L’enjeu est de leur permettre de grandir, de passer de micro-initiatives à de vraies PME capables de recruter, d’innover et d’exporter, car l’écosystème ne permet pas encore aux projets féminins de se transformer en entreprises solides et en croissance.

Cette dernière vient grâce au financement, à l’accès aux marchés et à un accompagnement vers le scale. Passer de la création à la croissance nécessite un accompagnement ciblé sur la vente, le cash-flow, la structuration et la montée en gamme», souligne Houssni. «Autre point important, la valorisation des success stories féminines et le renforcement de leur crédibilité économique brisent les stéréotypes et attirent investisseurs et partenaires.

La simplification des démarches administratives et la digitalisation des processus permettent aussi de réduire les obstacles et d’augmenter le taux de survie des entreprises», ajoutet-elle. Une transition de l’environnement entrepreneurial féminin est donc impérative. Elle permettrait à ces entreprises dirigées par des femmes de grandir et de solidifier leur présence. Un besoin que semblent avoir compris l’Etat et la société civile. En témoignent les différentes stratégies, initiatives et programmes d’accompagnement mis en place.

Au sein de l’Association des femmes cheffes d’entreprises (AFEM) par exemple, de nombreux programmes ont vu le jour, notamment «She Learn», qui propose des formations digitales innovantes incluant l’intelligence artificielle; «She Start», qui vise l’accompagnement des start-up dirigées par des femmes en offrant mentorat, accès au financement et opportunités de réseautage; «She Digital», qui accompagne la transformation numérique des entreprises féminines; et «She Green», qui soutient les initiatives entrepreneuriales féminines dans les domaines de l’économie verte et du développement durable.

Des solutions qui visent à structurer un écosystème inclusif en faveur du leadership féminin. Au niveau des pouvoirs publics, le nouveau modèle de développement (NMD) place l’autonomisation économique des femmes au centre de l’axe «Inclusion et solidarité».

Ce dernier vise, entre autres, à favoriser l’adhésion des femmes entrepreneures aux coopératives, aux services financiers ainsi qu’aux moyens de production et de commercialisation. Il soutient également la formalisation de leurs activités économiques. Dans la même lancée, le plan gouvernemental pour l’égalité prévoit des mesures facilitant la conciliation entre vie professionnelle et vie privée.

Selon les estimations du haut-commissariat au Plan (HCP), l’inclusion des femmes rurales pourrait générer un gain économique entre 25,3 et 39,5 milliards de dirhams (soit 2,3 à 3% du PIB) d’ici 2035.

Les programmes nationaux d’appui à la création d’entreprises complètent l’offre gouvernementale, notamment Ana Moukawil, dont l’objectif est de soutenir les entrepreneurs à travers un dispositif d’accompagnement pré et post création. Les bénéficiaires ont accès à une avance sans intérêts représentant 10% de l’investissement, dans la limite de 15.000 DH remboursables sur six ans, dont trois ans de grâce, ainsi qu’une garantie de leurs crédits bancaires à hauteur de 85%.

Le programme Intelaka, quant à lui, a déjà permis de financer 58.368 projets pour une enveloppe avoisinant les 39 milliards de dirhams. Ces efforts des pouvoirs publics sont soutenus par les partenaires financiers du Maroc, dont la Banque mondiale, à travers les «Prêts de politique de développement (PPD) pour l’inclusion financière et numérique».

L’institution financière soutient les réformes gouvernementales en octroyant une série de prêts favorisant l’accès des particuliers et des entreprises aux services financiers et numériques. Le troisième prêt de ce genre a été approuvé le 31 mars 2023 par le Conseil d’administration de la Banque mondiale, pour un montant de 450 millions USD, avec pour objectif de répondre aux défis persistants, notamment l’écart d’accès aux services financiers de 25 points de pourcentage entre les hommes et les femmes, et l’utilisation limitée des services financiers numériques par les entrepreneurs, principalement les commerçants.

Des ressources et une volonté d’agir bien présentes donc, mais qui semblent ne pas se traduire encore en réalité économique. C’est en tout cas ce que laisse penser la part des crédits octroyés aux entreprises dirigées par des femmes sur l’année 2024. Sur un effectif de 120.391 EPMA ayant contracté un crédit, 17.744 sont dirigées par des femmes, soit 14,7% de cet effectif contre 14,6% en 2023.

Le montant de crédit alloué s’est établi à 53,2 milliards de dirhams, et ne représente que 10,8% de l’encours total. La ventilation par établissement de crédit révèle également que les associations de microcrédit ont réservé 24,4% de leur encours de crédit aux EPMA dirigées par des femmes, tandis que les sociétés de crédit à la consommation ont distribué 17% et les banques 10,7%. 

 

 

Les 5 freins majeurs à l’entrepreneuriat féminin
Selon Keltoum Houssni, «le financement reste le verrou n°1. Même avec des projets sérieux, l’accès au crédit et aux garanties demeure difficile. Sans financement, il n’y a pas de structuration, pas d’investissement et encore moins de croissance. Ainsi, faciliter l’accès des femmes au financement (crédit, garantie, capital) est la condition première pour structurer et accélérer la croissance des entreprises féminines. Par ailleurs, l’entrepreneuriat fonctionne, entre autres, par opportunités et grâce aux mises en relation. Or, beaucoup de réseaux économiques restent dominés par la cooptation : moins de connexions entraine moins d’accès aux gros contrats, donc moins de croissance. Dans ce cadre, l’ouverture réelle des marchés publics et privés aux entreprises dirigées par des femmes est le levier le plus direct pour générer du chiffre d’affaires et créer des emplois. Le renforcement de l’intégration des entrepreneures dans des réseaux d’affaires influents permet d’accéder plus rapidement aux opportunités, aux décideurs et aux grands contrats. En outre, beaucoup de femmes portent simultanément la responsabilité du foyer et celle de l’entreprise. Résultat des courses : moins de temps pour le développement commercial, les déplacements, le réseautage et la stratégie; ce qui crée une limitation silencieuse. C’est pourquoi la mise en place des solutions de soutien (services, garde, flexibilité) réduit la charge mentale et libère du temps stratégique pour développer l’entreprise. De même, on accompagne davantage l’étape «création» que l’étape «croissance». Pourtant, les vraies difficultés arrivent après (les ventes, cash-flow, structuration, process, recrutement et scaling). Ainsi, pour passer de la création à la croissance, il faut un accompagnement ciblé sur la vente, le cashflow, la structuration et la montée en échelle. Enfin, la crédibilité d’une femme cheffe d’entreprise est parfois encore questionnée, surtout dans certains secteurs. Elle doit souvent «démontrer deux fois plus», ce qui use et ralentit. C’est dire que quand les réseaux et les marchés sont restreints, l’ambition seule ne suffit pas».

 

 

 

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