Entre le Maroc et l’Espagne, la lune de miel diplomatique se poursuit. Mais comme dans tous les vieux couples, il suffit parfois d’un sujet pour gâcher le dîner. Ce sujet, c’est l’immigration.
Le 24 septembre à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, Nasser Bourita et son homologue espagnol José Manuel Albares se sont rencontrés pour évoquer les relations entre les deux pays.
L’occasion pour le ministre marocain des Affaires étrangères de répondre aux critiques formulées par certains responsables politiques espagnols sur la gestion des flux migratoires.
Et le message de Rabat a été particulièrement ferme.
Pour Bourita, «le partenariat ne se construit pas sur des réquisitoires infondés et la rhétorique stérile».
Plus directement encore, le ministre affirme que si des migrants en situation irrégulière et des mineurs non accompagnés n'ont pas été retournés au Maroc, la question doit être posée à l'Espagne et non au Royaume.
Autrement dit, coopération, oui. Procès permanent du Maroc, non.
Il faut dire que pendant longtemps, une partie du débat européen sur l’immigration a résumé le rôle du Maroc à une fonction : empêcher les migrants d’atteindre les frontières européennes.
Une vision commode. Un peu trop commode.
Car le Maroc est à la fois pays d’origine, de transit et désormais d’installation pour des milliers de migrants subsahariens. Il doit lui-même gérer des flux et affronter les réseaux de trafic de migrants.
Surtout, la coopération migratoire avec l’Espagne ne peut fonctionner durablement si elle repose sur une logique de sous-traitance : Madrid protège sa frontière européenne et Rabat serait chargé de faire le travail en amont.
Ce schéma appartient de plus en plus au passé.
Par ailleurs, il faut aussi regarder l’autre côté du détroit. En Espagne, l’immigration n’est plus seulement une question de politique étrangère. Elle est devenue un sujet majeur de politique intérieure.
Ceuta et Melilla occupent une place particulière dans ce débat. Début septembre, José Manuel Albares a demandé que leurs frontières soient considérées comme une frontière stratégique de l’Union européenne.
Quelques jours plus tard, Madrid a présenté un ensemble de mesures visant à renforcer leur intégration européenne.
Dès lors, chaque arrivée de migrants peut rapidement devenir un sujet de confrontation politique.
Et c’est ici que la relation avec Rabat se retrouve parfois prise en otage par les débats espagnols.
Le Maroc constitue un voisin extrêmement pratique lorsqu’il faut saluer la coopération sécuritaire. Il peut devenir tout aussi pratique lorsqu’il faut chercher un responsable.
La crise diplomatique de 2021 avait montré jusqu’où pouvait conduire l’accumulation des incompréhensions.
Depuis, Rabat et Madrid ont changé de méthode. La Déclaration conjointe d’avril 2022 a installé une nouvelle doctrine : respect mutuel, dialogue, concertation et engagement à éviter les initiatives unilatérales susceptibles de provoquer de nouvelles crises.
Car au-delà de la polémique migratoire se joue quelque chose de beaucoup plus large : la nature même de la relation entre le Maroc et l’Espagne.
Est-elle encore une relation asymétrique entre un pays européen et son voisin du Sud chargé de contribuer à la protection de ses frontières ?
Ou est-elle devenue une véritable relation stratégique entre deux partenaires qui ont chacun leurs intérêts, leurs contraintes et leurs lignes rouges ?
Les transformations économiques et diplomatiques des dernières années suggèrent clairement la seconde hypothèse.
Les flux migratoires existent. Et l’Espagne, comme tout Etat, est en droit de protéger ses frontières. Mais le Maroc est également en droit de refuser que chaque difficulté migratoire soit transformée en procès de sa coopération.
Rabat ne ferme pas la porte. Bourita a réaffirmé la volonté de poursuivre le dialogue et de préserver les acquis de la feuille de route de 2022.
Mais le Maroc fixe une limite : le partenariat implique la réciprocité des responsabilités. A Madrid aussi de l'entendre.
F. Ouriaghli