Dans son discours du 9 octobre devant le Parlement, le Roi Mohammed VI a rappelé les limites de la coopération migratoire avec l’Espagne et réaffirmé le refus du Maroc de céder aux pressions et aux tentatives de chantage. Au-delà de la fermeté du message, Rabat entend désormais promouvoir une nouvelle approche fondée sur la réciprocité, le codéveloppement et le respect de la souveraineté.
Le Roi Mohammed VI a mis les points sur les «i». Et cette fois, le message s’adresse autant à Madrid qu’aux autres partenaires européens : le Maroc n’a pas vocation à devenir le gendarme de l’Europe, encore moins le bouc émissaire de ses contradictions migratoires.
En cela, le discours royal du vendredi 9 octobre, prononcé à l’ouverture de la 12ème législature, marque une volonté de redéfinir les règles du jeu.
«Face aux déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques et à leur instrumentalisation flagrante de la situation, nous affirmons que le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage», a affirmé le Souverain.
Difficile d’être plus explicite. Au-delà de la fermeté des mots, se lit une réalité que certains responsables européens peinent encore à intégrer : le Maroc entend être considéré comme un partenaire à part entière et non comme un simple prestataire chargé de contenir les flux migratoires aux portes de l’Europe.
En effet, à chaque tension aux frontières, les mêmes réflexes refont surface. Le Maroc est applaudi lorsque les arrivées irrégulières diminuent. Il est montré du doigt lorsqu’elles augmentent.
Cette lecture oublie pourtant une évidence. Le Royaume n’est pas seulement un pays de transit. Il est aussi un pays d’origine et d’installation, confronté à ses propres défis migratoires. Il doit surveiller ses frontières, combattre les réseaux criminels, gérer les situations humanitaires et assumer les conséquences économiques et sociales de ces mouvements de population.
En cela, le 24 septembre, à New York, Nasser Bourita avait déjà rappelé les limites de cette conception de la coopération. Lors de sa rencontre avec son homologue espagnol José Manuel Albares, le ministre marocain des Affaires étrangères avait affirmé que «le partenariat ne se construit pas sur des réquisitoires infondés et la rhétorique stérile».
Le ton était donné. Le discours royal vient désormais inscrire cette position dans une vision stratégique plus large.
Combustible politique
Il faut dire que la question migratoire est devenue, en Espagne, un formidable combustible politique.
Ceuta et Melilla, les mineurs non accompagnés, les procédures de rapatriement ou encore la protection des frontières européennes alimentent régulièrement les controverses. Dans ce climat, la tentation est grande de faire porter au voisin marocain une partie des frustrations de la politique intérieure espagnole.
Mais la coopération migratoire ne peut pas fonctionner à sens unique. Les difficultés de rapatriement tiennent également aux législations européennes, aux procédures judiciaires et aux obligations de protection des personnes concernées.
Rabat ne peut être tenu pour seul responsable de blocages dont les causes se trouvent aussi de l’autre côté du détroit.
Cela ne dispense évidemment aucun des partenaires de ses responsabilités.
L’Espagne est en droit de protéger ses frontières. Le Maroc doit respecter ses engagements. Et les droits des migrants, notamment ceux des mineurs, ne sauraient être sacrifiés sur l’autel des rapports de force diplomatiques.
Toute la difficulté consiste à concilier ces impératifs sans transformer chaque incident migratoire en crise bilatérale.
Mais le discours royal ne se limite pas à une mise au point. Il ouvre également la voie à une nouvelle approche.
«Dans ce cadre, le Maroc présentera à ses partenaires un document dans lequel sera exposée une vision stratégique, claire et pratique, porteuse d’une orientation nouvelle visant à promouvoir le codéveloppement, la compétitivité économique et la stabilité régionale», a fait savoir le Roi.
Ce changement de perspective mérite attention. En effet, pendant des années, la coopération migratoire entre l’Europe et ses voisins du Sud a été dominée par une logique sécuritaire : surveillance des frontières, lutte contre les passeurs, interceptions et retours.
Des instruments nécessaires, certes, mais insuffisants pour répondre à un phénomène dont les racines sont aussi économiques, démographiques et sociales.
Le codéveloppement, la création d'emplois, les investissements et la compétitivité régionale peuvent contribuer à inscrire cette coopération dans une perspective de long terme.
Car au-delà des rapports entre Rabat et Madrid, c’est toute la conception du partenariat entre l’Europe et l’Afrique qui est ainsi remise en question.
Peut-on continuer à demander aux pays du Sud d’assumer une part importante de la gestion migratoire sans leur reconnaître une place équivalente dans la définition des politiques qui les concernent ?
La question mérite d’être posée.
La crise diplomatique de 2021 avait montré combien les incompréhensions pouvaient rapidement fragiliser les relations maroco-espagnoles. La Déclaration conjointe d’avril 2022 avait permis de reconstruire le dialogue autour du respect mutuel, de la concertation et de la volonté d’éviter les initiatives unilatérales.
Quatre ans plus tard, le discours du Souverain rappelle que les principes ne valent que par leur application.
C’est dire que le Maroc et l’Espagne ont trop d’intérêts communs pour laisser la migration devenir l’otage permanent de l’arithmétique politicienne.
Leurs économies sont étroitement liées, la coopération sécuritaire se renforce et le dialogue politique a retrouvé une certaine sérénité.
Bref, leurs intérêts stratégiques convergent sur de nombreux dossiers et leur voisinage les oblige à entretenir un dialogue permanent.
Mais la proximité n’interdit pas les désaccords. Elle impose simplement de mieux les gérer.
A ce titre, le document stratégique annoncé par Mohammed VI permettra de mesurer jusqu’où Rabat entend pousser cette redéfinition et quelle réponse ses partenaires seront disposés à lui apporter.
F. Ouriaghli