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Départ d’Aziz Akhannouch : La fin d’un cycle politique

Départ d’Aziz Akhannouch : La fin d’un cycle politique

La décision d’Aziz Akhannouch de ne pas briguer un troisième mandat à la tête du Rassemblement national des indépendants (RNI) marque la clôture d’un cycle politique entamé il y a près d’une décennie. Une décision inattendue dans sa forme, mais largement prévisible dans son fond, tant les signaux d’essoufflement s’étaient accumulés au fil des derniers mois.

L’annonce a pourtant pris de court l’ensemble de la scène politique. La veille encore, lors du Conseil national du RNI tenu le 10 janvier 2026 à Rabat, Aziz Akhannouch avait acté la prolongation des mandats de toutes les instances du parti, sans laisser filtrer le moindre indice d’un tel revirement. Rien, dans son discours ni dans l’ambiance de la réunion, ne laissait présager un départ imminent. Le lendemain, la révélation faite lors d’une conférence de presse improvisée a donc eu l’effet d’une véritable bombe, surprenant jusqu’à ses plus proches collaborateurs, nombreux à reconnaître qu’ils n’avaient rien vu venir. Le caractère abrupt de l’annonce s’est encore accentué avec la convocation d’un congrès extraordinaire fixé au 7 février à El Jadida, un calendrier particulièrement serré pour une formation de cette envergure. Cette précipitation souligne le caractère soudain -presque contraint - de la mise en retrait du chef du gouvernement, et ouvre une séquence politique inédite, susceptible de rebattre les équilibres partisans à l’approche des législatives de septembre. Comment comprendre, dès lors, cette sortie aussi rapide que déstabilisante ?

Des performances macroéconomiques solides

Arrivé au pouvoir en 2021 avec une majorité confortable - 102 sièges pour le RNI, pilier d’une coalition solide - Akhannouch avait bâti son projet autour de la relance économique, de la généralisation de la protection sociale et de la création d’emplois. Son leadership, résolument technocratique, a privilégié la stabilité macroéconomique, la continuité des grands chantiers structurants et une gouvernance centralisée autour de l’exécutif. Cette approche a permis au Maroc de traverser une période particulièrement complexe, marquée par la flambée des prix mondiaux, une inflation dépassant les 6% en 2022, et une succession de sécheresses historiques affectant durablement le monde rural.

Sur le plan économique, le bilan est contrasté mais objectivement solide sur plusieurs indicateurs. Entre 2022 et 2025, la croissance moyenne s’est située autour de 3,5 à 4%, avec un pic au-delà de 4,5% lors des années de reprise. L’industrie a poursuivi sa montée en puissance, notamment dans l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables, confirmant une diversification progressive du tissu productif. Le tourisme constitue l’un des succès les plus visibles du mandat : près de 20 millions de touristes accueillis en 2025, un record historique, pour des recettes dépassant 120 milliards de dirhams, malgré un contexte géopolitique et économique international instable.

L’investissement public a également été fortement mobilisé, passant d’environ 230 milliards de dirhams en 2021 à plus de 330 milliards en 2025. Ces efforts ont soutenu les infrastructures, l’eau, l’énergie, le transport et les programmes sociaux. La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) et la mise en place des aides sociales directes ont permis d’élargir la couverture sociale à des millions de Marocains jusque-là exclus, constituant l’un des marqueurs sociaux majeurs du quinquennat.

Chômage et fracture sociale : talons d’Achille du mandat

Mais ces performances macroéconomiques n’ont pas suffi à résorber la fracture sociale. Le chômage est resté le talon d’Achille du mandat, atteignant plus de 13% en 2024, avec des taux dépassant 35% chez les jeunes urbains diplômés. L’économie a créé moins d’emplois que prévu, très loin de l’objectif initial d’un million de postes sur le quinquennat, et certaines années ont même été marquées par une destruction nette d’emplois, notamment dans l’agriculture frappée par la sécheresse. Cette contradiction entre indicateurs macroéconomiques positifs et vécu social dégradé a progressivement nourri un sentiment de malaise.

C’est sur ce terrain social que le cycle Akhannouch s’est fragilisé. La croissance, bien réelle, a été perçue comme inégalement répartie, concentrée sur certains secteurs, certaines régions et certaines catégories, laissant une partie de la population à l’écart. Les manifestations de la jeunesse à l’automne ont cristallisé ce malaise, révélant un sentiment de déclassement, une crise de perspectives et un décalage persistant entre les discours économiques officiels et la réalité quotidienne.

Un pouvoir sans incarnation politique

À ce bilan socioéconomique s’est ajouté un déficit politique qui a pesé lourd dans l’usure du pouvoir. Aziz Akhannouch n’a jamais réellement réussi à s’imposer comme un leader charismatique. Son profil d’homme d’affaires devenu chef de gouvernement, assumé et revendiqué, n’a pas permis de construire un récit politique mobilisateur. Là où d’autres chefs de gouvernement ont cherché à incarner une vision ou une proximité avec les citoyens, Akhannouch est resté dans une posture de gestionnaire, laissant l’action publique parler à sa place - parfois en vain.

Sa communication a souvent été jugée froide, technocratique, voire maladroite. Dans un contexte social tendu, ce déficit d’empathie perçue a renforcé la distance entre l’exécutif et l’opinion publique. Les prises de parole, rares et très calibrées, ont peiné à convaincre, tandis que les réseaux sociaux sont devenus un espace de contestation permanente où le gouvernement apparaissait souvent sur la défensive.

À cela se sont ajoutées des suspicions persistantes de conflits d’intérêts, liées au parcours d’Akhannouch en tant qu’homme d’affaires à la tête de grands groupes économiques. Si aucune infraction juridique n’a été établie, cette confusion entre pouvoir économique et pouvoir politique a durablement affecté son image. Dans une société de plus en plus attentive aux questions d’éthique, cette ambiguïté a nourri une défiance structurelle, indépendamment des résultats économiques obtenus.

Nouvelle séquence

Dans ce contexte, le choix de ne pas se représenter est devenu inévitable. En poursuivant avec Akhannouch, le RNI prenait le risque d’aborder les prochaines législatives avec un leadership usé, cristallisant les critiques et exposé à un rejet plus large. Le discours sur l’alternance démocratique et le non-cumul des mandats permet ainsi de refermer ce cycle sans rupture brutale, tout en offrant au parti la possibilité de se renouveler.

Au final, Aziz Akhannouch laisse une empreinte ambivalente : celle d’un chef de gouvernement ayant préservé les équilibres macroéconomiques, renforcé certains secteurs clés et engagé des réformes structurelles importantes, mais n’ayant pas su répondre pleinement à l’urgence sociale, à la question centrale de l’emploi et à l’exigence d’incarnation politique. Son retrait ouvre une nouvelle séquence où la stabilité ne suffira plus. L’enjeu sera désormais celui de la redistribution, de la justice sociale, de la confiance et des perspectives offertes à la jeunesse marocaine.

 

Par Reda Mouhsine

 

 

 

 

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