Cela fait maintenant plus d’une semaine que nous vivons le jour d’après. Pas seulement le jour qui suit la défaite, mais celui d’une catastrophe plus ou moins annoncée, le jour funeste qui nous a laissé groggy avec un goût amer dans la bouche : quelque chose s’est cassé, définitivement.
Par Dr Ali Benziane, pharmacien et écrivain.
Dès le lendemain de la finale de la Coupe d'Afrique des Nations, les vidéos d’influenceurs-psychologues ont inondé les réseaux sociaux pour essayer de nous expliquer la raison de ce profond mal-être. Juste avant, comme un symbole à jamais gravé dans la mémoire collective, il y a eu la «panenka» ratée de Brahim Diaz.
Un geste malheureux qui, de l’avis de tous les journalistes sportifs, restera dans l’histoire du football. J’invite les lecteurs à visionner les images d’une autre panenka historique, réussie celle-là, réalisée par Zinedine Zidane il y a vingt ans de cela, lors de la finale de la Coupe du monde 2006 qui opposait la France à l’Italie.
Ce qui retient l’attention, c’est que ce geste a aussitôt laissé place à un autre, d’une portée tout aussi historique : le coup de tête de Zidane sur Materazzi dans les dernières secondes du match.
Exclu après ce geste inexcusable, la légende du football avait quitté le terrain, tête baissée, longeant le trophée avant de regagner les vestiaires.
Ce geste était celui d’une défaite avant la défaite, puisque la France allait perdre aux tirs au but. En apparence incompréhensible, le coup de tête de Zidane était une réaction impulsive à des insultes proférées par le joueur italien.
De terrain de jeu, le stade s’est transformé en champ de bataille le temps de quelques secondes, celui d’un duel entre deux joueurs qui ont transgressé toutes les règles du beau jeu.
Pourtant, après le match et malgré l’enjeu de taille, tout est rentré dans l’ordre : pas d’échauffourées entre les joueurs, pas d’envahissement du terrain de la part des supporters, aucune insulte ou invectives entre Français et Italiens…
En définitive, lors de cette finale mémorable, le foot a parfaitement rempli son rôle, celui d’un jeu qui canalise les passions et dont la dimension tragique est transcendée par l’art du beau geste et les codes du fair-play, c’est-à-dire de la tolérance et du vivre-ensemble.
C’est précisément là que résident les valeurs du football qui véhiculent une forme de sagesse car elles peuvent servir d’enseignement pour notre vie quotidienne.
Je me souviens encore de cette finale que j’ai regardée en juillet 2006 alors que j’étais adolescent et ce qui m’avait le plus frappé à l’époque, c’était le contraste saisissant entre la violence irréfléchie du geste de «Zizou» et la sérénité presque mythique de ce joueur hors norme, que j’imaginais voué uniquement à élever le football à ses plus hautes lettres de noblesse.
Des années plus tard, grâce à ma rencontre avec le philosophe Mehdi Belhaj Kacem (l’un des seuls à avoir théorisé le football comme oeuvre d’art), j’allais comprendre toute l’importance du sport dans nos sociétés modernes, et particulièrement le football en tant que représentation cathartique de la guerre.
La guerre qui concerne tout le monde, les bons comme les mauvais, les gentils comme les méchants, les forts comme les faibles… avec son lot de victoires, de défaites et de déceptions. Esthète dans l’âme, j’ai toujours préféré les semelles de vent de Rimbaud aux semelles usées sur les terrains de foot, tout en restant un modeste amateur de ce sport.
Le fait marquant de cette finale de la CAN 2025 est que la guerre a non seulement outrepassé les règles du fair-play, mais elle a surtout franchi les limites du terrain de jeu d’où elle n’aurait jamais dû sortir.
Après le spectacle affligeant de fin de match et la violence choquante à laquelle nous avons assisté, il y a eu un déchaînement de manifestations de haine inqualifiables et de propos racistes y compris au sein des classes sociales se disant «instruites».
Ainsi, cette professeure à l’Université Internationale de Casablanca qui a été démise de ses fonctions après avoir publié un commentaire raciste envers les Sénégalais.
D’autres discours totalement dénués de sens ont fleuri sur les réseaux, notamment le fait que la CAN aurait montré que nos véritables alliés ne sont pas les pays arabes et africains mais Israël (sic !).
Le football remplit depuis toujours une fonction politique évidente : l’organisation de compétitions internationales contribue au rayonnement du pays organisateur, et le Maroc en a fait une démonstration particulièrement réussie. Mais quand la politique se confond avec le spectacle, le jeu meurt à petit feu et c’est exactement ce à quoi nous avons assisté.
Sous nos yeux, le football est devenu une arme politique qui déchaîne les passions au lieu de les transcender, d’où l’omniprésence d’un vocabulaire guerrier suite au match Maroc-Sénégal avec son lot de complots et de trahisons, de puissances occultes tirant les ficelles d’un jeu qui n’en est plus un…
La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens selon une maxime célèbre. Maintenant, c’est le football qui est devenu un prolongement de la politique avec tout ce que cela comporte comme dénaturation profonde du sport et de ses valeurs nobles.
Au fond, le fait que le football ne remplisse plus son rôle cathartique n’est que la suite logique de son intégration totale dans la société du spectacle, cette parodie intégrale qui est devenue la norme à l’ère de la politique-spectacle où le storytelling règne en maître.
Dans ce monde, pendant que certaines âmes possédées par la société du spectacle s'étripent pour des peccadilles, Donald Trump fait son show en agitant les sirènes de la guerre tout en faisant diversion avec une paix illusoire. On mesure mal le niveau de violence qu’une telle société peut engendrer…
S’il y a un enseignement à tirer de tout cela c’est que, plus que jamais, la véritable guerre reste celle que l’on doit mener contre nous-mêmes et, de toute évidence, elle est très loin d’être gagnée…