La défaite du Maroc en finale de la Coupe d’Afrique des nations face au Sénégal n’a pas seulement laissé un goût amer dans les tribunes. Elle a rouvert, presque mécaniquement, un débat qui dépasse le simple cadre d’un match perdu : celui de la continuité du projet porté par Walid Regragui à la tête des Lions de l’Atlas, à quelques mois seulement de la Coupe du monde.
Sur le plan émotionnel, la blessure est profonde. Jouer une finale à domicile, sentir le trophée à portée de main, puis le voir s’échapper dans un contexte de tension extrême, a transformé la déception sportive en frustration nationale.
Les réactions à chaud, parfois violentes dans leurs jugements, traduisent surtout une nouvelle réalité : le public marocain ne se satisfait plus de parcours honorables. Il attend des titres. Cette exigence, nouvelle à cette échelle, est en elle-même le produit d’un changement de statut de la sélection.
C’est précisément là que le paradoxe apparaît. Jamais le Maroc n’a été aussi constant sur la scène internationale et continentale, enchaînant demi-finale de Coupe du monde, finale de CAN, séries de matchs maîtrisés, et une solidité défensive rarement atteinte dans l’histoire récente de la sélection.
Le bilan chiffré de Regragui, au-delà de la défaite finale, reste largement positif et inscrit le Maroc dans une dynamique de performance durable.
Pourtant, c’est au moment où l’équipe atteint ce niveau d’exigence que la pression politique, médiatique et populaire devient maximale.
Dans ce contexte, la question du départ du sélectionneur ne relève pas uniquement du football. Elle touche aussi à la gouvernance sportive, à la capacité des institutions à gérer l’après-échec, et à la maturité du projet national autour du sport de haut niveau.
La tentation de trancher rapidement, de répondre à la colère par un changement de visage, fait partie des réflexes classiques dans de nombreux pays de la région. Mais l’expérience récente montre que les cycles courts, même portés par des entraîneurs compétents, peinent à produire une stabilité structurelle.
Le débat est d’autant plus sensible que Regragui n’a jamais complètement dissocié son avenir du résultat de cette CAN.
En amont du tournoi, il avait lui-même évoqué la possibilité de partir en cas d’échec. Cette déclaration, destinée à assumer la responsabilité sportive, s’est transformée après la finale en argument politique.
Faut-il prendre l’entraîneur au mot ou replacer cette phrase dans une logique de discours de compétiteur, prononcée avant un tournoi à très forte charge émotionnelle ? La réponse engage autant la Fédération que le coach lui-même.
Sur le plan institutionnel, la décision ne peut pas se réduire à une lecture émotionnelle du résultat. Le Maroc investit massivement dans ses infrastructures sportives, dans la formation, dans la structuration des académies et dans l’exposition internationale de son football.
La sélection A n’est plus un îlot isolé, mais la vitrine d’un écosystème complet, du complexe Mohammed VI aux équipes de jeunes, en passant par la professionnalisation du championnat.
Changer de sélectionneur, c’est aussi potentiellement reconfigurer des équilibres techniques, humains et organisationnels déjà en place.
L’alternative souvent évoquée, celle de Tarik Sektioui, illustre bien la complexité du moment. Entre la médaille de bronze historique décrochée avec la sélection olympique aux JO de Paris 2024, ses succès continentaux avec la RS Berkane et son expérience sur les compétitions africaines, il s’est imposé comme un technicien capable de gagner dans des contextes exigeants. Il n’est donc plus perçu comme un pari, mais comme un entraîneur confirmé du paysage national.
Pour autant, le faire basculer immédiatement vers la sélection A, dans la foulée d’une finale de CAN perdue et à l’approche d’un Mondial, pose surtout une question de timing. Plus que la compétence, c’est la gestion de la transition et le coût d’adaptation dans un calendrier serré qui restent au cœur du débat.
Au fond, la question n’est pas seulement de savoir si Regragui mérite de rester, mais si le Maroc est prêt à assumer la logique d’un projet dans la durée, avec ses pics et ses creux, ses succès et ses désillusions. Les grandes nations sportives ne se construisent pas uniquement par accumulation de talents, mais par continuité de vision, même après des défaites douloureuses. L’instabilité chronique a longtemps été l’un des freins structurels du football marocain, malgré la richesse du vivier.
Ce qui a peut-être le plus changé ces dernières années, ce n’est pas seulement le niveau des joueurs, mais la mentalité collective. Le Maroc ne joue plus pour exister, il joue pour gagner. Cette transformation culturelle, largement attribuée au discours et à la méthode de Regragui, a déplacé le centre de gravité des attentes populaires. Perdre une finale n’est plus vécu comme une fatalité honorable, mais comme une occasion manquée. Cette frustration est le revers naturel de l’ambition.
La CAN a laissé des traces, c’est évident. Mais elle a aussi confirmé une chose essentielle : le Maroc est désormais installé parmi les grandes sélections du continent, avec une crédibilité internationale reconnue. À quelques mois de la Coupe du monde, la vraie décision n’est donc pas symbolique, elle est stratégique.
Faut-il capitaliser sur un groupe qui se connaît, un staff rodé aux grands rendez-vous et une identité de jeu déjà installée, ou bien repartir sur une nouvelle dynamique au risque de fragiliser les automatismes ? La réponse ne se trouve ni dans la colère des réseaux sociaux ni dans l’émotion des lendemains de défaite, mais dans une lecture froide des objectifs à moyen terme.