Sportivement, la finale de la CAN 2025 avait tout d’un grand rendez-vous avant d’être entachée, dans ses dernières minutes, par un épisode d’une gravité rare que les règlements ne peuvent pas laisser sans suite.
Le retrait volontaire d’une équipe de la pelouse en pleine finale, pour contester une décision arbitrale. Ce geste pose aujourd’hui une question centrale, que la CAF ne pourra pas esquiver. Peut-on quitter le terrain en finale de CAN sans que cela n’ait de conséquence sportive majeure ?
Sur cette question, les textes de la Confédération africaine de football ne laissent aucune place au flou. L’article 82 du règlement de la CAN stipule explicitement que toute équipe qui refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire sans autorisation de l’arbitre est considérée perdante et définitivement éliminée de la compétition. L’article 84 précise ainsi les conséquences : défaite sur le score de 3-0, exclusion de la compétition, et possibilité de sanctions supplémentaires.
Autrement dit, le règlement ne parle ni d’intention, ni de durée, ni de retour ultérieur sur la pelouse. Il parle de l’acte de quitter le terrain sans autorisation. Et cet acte a bien eu lieu.
Tenter de minimiser cet épisode en parlant de “moment de tension” ou de “protestation émotionnelle” serait une erreur d’analyse. Il ne s’agit pas d’un joueur expulsé, ni d’un staff mécontent, ni d’un simple attroupement autour de l’arbitre.
Il s’agit d’un ordre donné par le sélectionneur, exécuté par une majorité de joueurs, en pleine finale continentale et provoquant une interruption prolongée du match. Le fait que les joueurs soient revenus sur la pelouse ne change pas la nature initiale de l’infraction. Le règlement ne prévoit pas de droit au repentir après une sortie illégale du terrain.
La gravité de cet épisode ne relève plus du simple débat d’opinion. Elle a été officiellement reconnue par les instances du football africain et mondial. La Confédération africaine de football (CAF) a condamné le comportement de certains joueurs et officiels lors de cette finale et a annoncé l’ouverture d’une enquête disciplinaire. L’instance examine l’ensemble des images et des rapports afin de soumettre le dossier à ses instances compétentes, en vue de sanctions à l’encontre des personnes reconnues coupables.
Cette position a été appuyée par une prise de parole ferme du président de la FIFA, Gianni Infantino. Dans un communiqué, il a fustigé des «scènes inacceptables», estimant qu’«il est inadmissible de quitter le terrain de cette manière» et rappelant que le respect des décisions arbitrales est un principe fondamental des Lois du Jeu. Le président de la FIFA a explicitement appelé les instances disciplinaires compétentes de la CAF à prendre «les mesures appropriées».
Par ailleurs, la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) a annoncé son intention de recourir aux procédures légales auprès de la CAF et de la FIFA. Elle estime que le retrait de l’équipe sénégalaise du terrain a eu un impact significatif sur le déroulement normal de la rencontre et sur la performance des joueurs marocains, et demande aux instances de statuer sur cet épisode au regard des règlements en vigueur.
Au-delà des institutions, plusieurs figures influentes -sans intérêt direct dans l’issue sportive- ont jugé ce retrait contraire à l’esprit du jeu et destructeur pour l’image du football. Thierry Henry a ainsi critiqué clairement la sortie de terrain, estimant que ce n’était “pas la bonne réaction” et “pas l’image” à donner. Dans le même sens, l’ancien arbitre international Bruno Derrien a rappelé que quitter le terrain sans autorisation expose normalement à une sanction disciplinaire, soulignant la gravité du geste à ce niveau. Et sur les plateaux/radios anglais, des consultants comme Simon Jordan et Stuart Pearce ont dénoncé le principe même d’un “walk-off” en finale, en jugeant que cela ne devait pas devenir une méthode de pression.
Si la CAF valide implicitement ce comportement en maintenant le résultat sportif, elle crée un précédent extrêmement dangereux. Elle envoie un message clair à toutes les sélections ou clubs africains : il est possible de quitter le terrain pour faire pression, puis de revenir jouer sans perdre le match. Ce serait donc ouvrir la porte à une instrumentalisation du chaos, particulièrement dans les matchs à fort enjeu, où la pression arbitrale est maximale.
Or, une confédération qui aspire à renforcer la crédibilité de ses compétitions ne peut tolérer qu’un règlement aussi fondamental soit appliqué à géométrie variable.Qui plus est, si ce type de pression est toléré, c’est aussi l’arbitrage qui perd en crédibilité. À chaque décision polémique, les arbitres seront exposés à la même menace implicite, celle d’un match suspendu par la contestation.
Retirer un titre continental est une décision rare, lourde, et politiquement sensible. Mais ne pas le faire alors que le règlement le prévoit explicitement serait plus grave encore. La CAF est aujourd’hui face à un choix cornélien : soit elle affirme que ses règlements sont intangibles, même en finale ; soit elle accepte que l’émotion, la pression et le contexte priment sur le droit.
Dans ce dossier, la question n’est pas de savoir si la sanction serait brutale, mais si l’absence de sanction ne serait pas une abdication réglementaire. La CAN 2025 ne peut pas rester dans l’histoire comme une compétition où quitter le terrain était toléré parce que “le match a repris”. Le football africain vaut mieux que ça. La CAF aussi.
Si l’instance veut préserver l’autorité de ses textes, éviter un précédent dangereux et envoyer un signal clair pour l’avenir, le retrait du trophée n’est pas une option extrême. C'est une application logique du règlement. Et dans ce dossier, ne pas trancher serait déjà une décision.