Les catastrophes naturelles laissent des blessures psychologiques durables. Expulsion forcée, perte du foyer, séparation brutale d’un animal de compagnie… sont autant d’épreuves souvent minimisées, mais profondément déstabilisantes. La psychiatre et psychothérapeute Dr Hafsa Abouelfaraj décrypte les mécanismes du traumatisme, la culpabilité liée au «deuil non reconnu» et les chemins possibles vers l’apaisement.
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Pourquoi les catastrophes naturelles, comme les récentes intempéries à Ksar El Kébir, provoquentelles un choc psychologique aussi important ?
Dr Hafsa Abouelfaraj : Les catastrophes naturelles constituent des événements potentiellement traumatiques majeurs, car elles confrontent l’individu à une menace brutale, imprévisible et souvent vitale. Les récentes intempéries survenues au Maroc, notamment dans la région de Ksar El Kébir, ont placé de nombreuses familles dans une situation d’urgence extrême, les contraignant à quitter leur domicile dans la précipitation, parfois sans pouvoir sauver leurs biens les plus essentiels, ni protéger ceux dont ils se sentaient responsables. Ce type d’expérience provoque une rupture soudaine de la continuité de la vie, un effondrement des repères habituels et un sentiment d’impuissance profondément déstabilisant. On se retrouve face à une vague d’impuissance, de peur et de perte, et c’est souvent là que le choc psychologique s’installe. L’expulsion forcée, d’un point de vue psychologique, frappe au cœur même de notre besoin de sécurité. La maison, ce n’est pas seulement quatre murs, c’est un ancrage, un espace intime où se tissent nos souvenirs et se façonne notre identité. C’est là que s’enracinent nos habitudes, que se nouent nos liens les plus chers, et que l’on a l’impression de tenir les rênes de sa propre vie. Quand on est brutalement arraché à ce refuge, c’est une déchirure profonde qui s’opère. On perd bien plus qu’un toit; on perd des repères, un sentiment de contrôle, et parfois, le sens même que l’on donnait à son existence. Le cerveau passe en mode survie, et le stress devient constant.
F. N. H. : Pourquoi l’abandon forcé d’un animal de compagnie intensifie-t-il cette souffrance ?
Dr H. A. : Quand une catastrophe nous force à abandonner un animal de compagnie, le chaos s’en trouve encore amplifié. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le lien qui nous unit à un animal n’est pas qu’un simple attachement de surface. En réalité, comme le montrent de nombreuses études en psychologie, l’animal joue souvent un rôle central dans notre équilibre émotionnel. En effet, il nous offre une présence du réconfort et un sentiment de sécurité. Pour certaines personnes, l’animal devient une véritable figure d’attachement, parfois même plus stable que certaines relations humaines. Abandonner son animal dans ces conditions est alors vécu comme une véritable déchirure, à la fois morale et affective. On se retrouve tiraillé entre l’instinct de survie et nos valeurs profondes, celles de protéger et d’assumer ses responsabilités. Ce conflit intérieur génère une culpabilité intense, souvent disproportionnée par rapport à la réalité. Même quand on sait, intellectuellement, qu’on n’avait pas d’autre choix, on peut se retrouver prisonnier d’un discours intérieur accusateur: «J’aurais dû rester», «J’aurais dû trouver une solution», «Je l’ai trahi». Cette culpabilité, parfois envahissante, peut alors entraver le chemin normal du deuil. D’un point de vue clinique, ces épisodes s’apparentent souvent à un stress aigu ou à un traumatisme psychologique. Les symptômes peuvent surgir rapidement ou s’installer progressivement : nuits agitées, cauchemars, images de la catastrophe qui reviennent sans cesse, moments où l’on revit la scène, une anxiété qui ne lâche pas, une irritabilité inhabituelle, un sentiment d’insécurité tenace, ou encore l’évitement de tout ce qui pourrait rappeler l’événement. Chez certaines personnes, surtout si le traumatisme s’ajoute à une fragilité déjà présente, ces signes peuvent évoluer vers un véritable état de stress post-traumatique. Un autre aspect, trop souvent passé sous silence, est le poids du regard des autres. La douleur liée à la perte d’un animal est encore parfois minimisée, voire jugée déplacée. Ce manque de reconnaissance sociale du deuil peut accentuer le sentiment d’isolement et la honte ressentie par ceux qui traversent cette épreuve. En psychiatrie, on parle alors de «deuil non reconnu», particulièrement susceptible de laisser des traces émotionnelles profondes, car il prive la personne des soutiens et des marques de validation qui aident habituellement à avancer.
F. N. H. : Quels mécanismes peuvent aider les personnes concernées à surmonter ce traumatisme ?
Dr H. A. : Dans ces moments difficiles, certains mécanismes aident à se reconstruire intérieurement. Tout commence par la reconnaissance de la souffrance. Nommer la perte, accepter que le lien affectif était réel et légitime, et comprendre que la douleur est une réaction normale face à l’extrême, voilà une étape fondamentale. Cette reconnaissance peut venir de l’entourage, mais aussi des soignants, des médias ou des institutions, qui contribuent à normaliser ce que l’on ressent. Le soutien de ceux qui nous entourent joue aussi un rôle essentiel. Pouvoir raconter son histoire, être écouté sans être jugé et se sentir compris permet de réorganiser le récit de l’événement et d’en atténuer le poids. La parole transforme peu à peu une expérience brute en quelque chose que l’on peut apprivoiser et intégrer. Parfois, des groupes de soutien ou des lieux d’échange communautaires offrent un cadre particulièrement précieux pour avancer. Les rituels symboliques jouent aussi un rôle essentiel dans le cheminement du deuil. Que ce soit un hommage, un geste pour se souvenir, une lettre écrite à l’animal ou un acte chargé de sens, ces moments permettent de garder un lien tout en évitant de s’enfermer dans la culpabilité. Ils aident peu à peu à faire de l’absence un souvenir, et de la douleur une mémoire plus douce. Pour surmonter un traumatisme, les thérapies psychologiques aident à mieux gérer ses émotions, à retrouver un sentiment de contrôle et à apaiser la culpabilité qui peut surgir. Quand la détresse est trop forte, qu’elle envahit le quotidien ou empêche d’avancer, consulter un psychiatre peut être nécessaire. Cela permet d’éviter que l’anxiété ou la tristesse ne s’installent durablement, et d’accompagner pas à pas le chemin vers l’apaisement. Il est important de le rappeler, ces réactions ne sont ni un signe de faiblesse ni une maladie. C’est une réponse humaine normale face à une situation qui ne l’est pas. Être résilient, ce n’est pas oublier ou faire comme si on n’avait pas souffert. C’est réussir à faire une place à cette épreuve dans son histoire, à lui donner un sens, et à apprendre à vivre avec, malgré la perte. Avec les catastrophes naturelles qui se multiplient, prendre soin de la santé mentale des personnes touchées est devenu essentiel. Reconnaître leur souffrance, y compris celle liée à la perte d’un animal, c’est tout simplement reconnaître leur humanité. C’est leur dire qu’on les voit, qu’on les entend, et qu’ils ne sont pas seuls face à l’épreuve.