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WeXchange 2026 : Le tiers-secteur marocain cherche comment transformer le collectif en impact

WeXchange 2026 : Le tiers-secteur marocain cherche comment transformer le collectif en impact

Pour sa cinquième édition, le forum de la Fondation Abdelkader Bensalah a placé la collaboration au cœur des débats, avant de distinguer six initiatives aux Moroccan Social Innovation Awards.

 

Par L. Ch

Pour sa cinquième édition, le WeXchange Forum, organisé jeudi 22 octobre à Casablanca par la Fondation Abdelkader Bensalah, a choisi pour thème «Collaborer pour faire impact». Il a réuni des acteurs publics, privés, associatifs et académiques venus des 12 régions du Royaume et de quatre continents.

Le sujet s’adresse à un tiers-secteur que la Fondation estime à quelque 300.000 acteurs, très présents sur le terrain mais encore insuffisamment reliés aux pouvoirs publics, aux entreprises et au monde académique. Dès la keynote inaugurale, Jamal Belahrach,  CEO de People & Company, entrepreneur, a donné le ton : «le Maroc ne manque ni d’initiatives, ni de talents, ni d’énergies. Ce qui nous manque parfois, c’est cette capacité à les faire converger autour d’une ambition commune».

Pour savoir ce que «collaborer» veut dire concrètement, nous avons interrogé trois profils : Tarik Maaroufi, directeur de la Fondation organisatrice, Mouna Hachim, écrivaine et administratrice du groupe citoyen Save Casablanca, et Rim Zouhry, responsable des partenariats, à la Fondation Sanady, récompensée le soir même du Prix éducation des Moroccan Social Innovation Awards. Trois échelles, trois méthodes, une même conviction.

Ne plus rester chacun dans son coin

Pour Tarik Maaroufi, le thème découle d’un constat simple : «on ne peut pas résoudre les problèmes aujourd’hui qui sont pressants, grandissants au Maroc, sans qu’il y ait une discussion continue entre les acteurs qui composent cet écosystème». L’an dernier, le forum cherchait à «révéler sa force cachée», celle du tierssecteur dans la création d’emplois et de valeur. Cette année, la suite allait de soi : «ce tiers-secteur a besoin de se connecter aux autres. Public, privé, académique, expertise».

Une idée que Pauline Effa, Coordinatrice générale de Fora’ESS/ONG PFAC, a résumée à la tribune en appelant à «construire des écosystèmes qui impliquent la complémentarité». Sur le terrain, la même logique. À Casablanca, Mouna Hachim décrit la naissance de Save Casablanca comme une réponse à l’isolement: «l’idée est partie d’une préoccupation individuelle qui a rencontré des préoccupations collectives». La question était devenue évidente : «xomment faire en sorte qu’on ne soit pas chacun dans son coin de manière isolée et de manière passive»  ?

Le groupe a pu se construire parce qu’il n’avait rien à vendre. N’ayant ni ambition politique ni enjeux économiques, assure-t-elle, elle a bénéficié d’un «capital de sympathie de départ», dans un pays où «beaucoup de personnes ont été échaudées par le passé, par des formes de récupération». Côté éducation, la responsable des partenariats de Sanady en tire la même leçon à l’échelle d’un élève : «il ne faut pas juste simplement agir sur ses compétences à lui, son soutien scolaire, etc. Mais aussi agir sur son écosystème».

Son association, active depuis 17 ans auprès d’enfants menacés de décrochage, veut «fédérer tout le monde autour de l’élève» : enseignants, directeurs, parents, écoles à réhabiliter. Plus de 300.000 élèves quittent l’école au Maroc, avance Rim Zouhry, principalement à cause de la qualité des apprentissages : «vous vous trouvez avec des enfants en fin de cycle de primaire qui ne savent ni lire, ni écrire, ni compter».

Des alliances qui se construisent sur le terrain

Reste à passer de l’intention à la méthode. Chez Sanady, la réponse tient à la formalisation et au choix des partenaires. Le programme Jodoor+, une remédiation scolaire pour le primaire centrée sur les compétences de base, a été conçu avec l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), «qui n’était pas un simple partenaire qui nous finance uniquement, mais qui nous a accompagnés tout au long du processus», de l’idée au pilote puis à l’évaluation. Le partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale ouvre l’accès aux écoles, et la fondation s’appuie sur les enseignants en place plutôt que sur des ressources externes : «si on ne fait pas monter en compétences les ressources de l’école, ça ne sert à rien de faire des programmes». Le programme a bénéficié à 30.000 élèves.

«Nous ciblons 150.000 élèves dans les prochaines années», ajoute Rim Zouhry, responsable des partenariats, à la Fondation Sanady. «Tout est normé, tout est processé», assure-t-elle, ce qui permet de sortir des grands axes. La fondation est présente dans cinq régions, de Tanger à SoussMassa : «on est à plus de 95%, on est sur du rural». Formations et livrets sont identiques : «un enfant qui est à Tanger a exactement le même programme que celui qui est à Agadir». Tarik Maaroufi, lui, a fait de la proximité un investissement. Depuis 2018, date à laquelle la Fondation a quitté «l’approche classique de l’assistanat solidaire» pour l’innovation sociale, elle organise chaque année, dans plusieurs régions, les «régionales de l’innovation sociale» : une journée avec les acteurs de tous les secteurs pour poser les défis, les opportunités et les collaborations possibles.

«Ça nous a pris cinq ans pour pouvoir construire ces réseaux au niveau régional», précise-t-il, mais ils ont débouché sur un incubateur en région et des parcours de formation. À Casablanca, la force de Save Casablanca tient à l’expertise de ses membres. Le principe est simple : «on documente un problème, un dysfonctionnement», et «chacun va apporter son expertise juridique ou administrative». Relayé par les médias, le nombre finit par peser : «les responsables sont sommés de répondre, si ce n’est d’agir».

Par ailleurs, Mouna Hachim a conçu le Livre noir de la Ville blanche : «j’ai restructuré toutes les doléances qui ont été exprimées de manière, disons, spontanée, pour en faire un travail organisé, cohérent, par thématiques». Transports, déchets urbains, patrimoine, chantiers en retard : l’ouvrage a été diffusé gratuitement en PDF, envoyé aux médias et remis aux responsables politiques. Ces méthodes recoupent les priorités qui se sont dégagées des débats : gouvernance partagée, financements durables, ancrage territorial des initiatives, implication des communautés. Tarik Maaroufi en tire la leçon : «cette édition nous rappelle que les solutions existent déjà sur le terrain, mais que leur capacité à grandir dépend aussi de notre aptitude à faire travailler les acteurs ensemble».

Tenir dans la durée : le vrai test

Le forum parle d’impact, mais les trois intervenants s’accordent sur un point : le plus dur commence après. Tarik Maaroufi promet un rapport du forum pour restituer ses enseignements à l’écosystème. Mais «le grand défi, c’est l’après». Chacun repart du forum «avec une nouvelle énergie pour faire face aux défis sur le terrain», mais «la grande difficulté, c’est comment transformer cette énergie en des projets concrets». Cela suppose «du financement adapté», «un cadre légal adapté» et «la possibilité de se connecter dans les territoires», pas seulement à Casablanca, à Rabat ou dans les grands centres. Il reconnaît aussi que le secteur manque d’outils : «on n’a pas beaucoup de moyens pour capter et suivre l’évolution de ces projets».

Saïd Jabrani, Directeur général de Tamwilcom, a néanmoins prévenu que «le financement n’est pas une fin en soi». Mais pour la responsable des partenariats, à la Fondation Sanady, le déploiement dépend des financements, ceux de l’INDH pour une région donnée ou d’une entreprise désireuse de soutenir les écoles voisines de son usine : «on dépend réellement du financement».

Et la limite est connue : «on se retrouve avec des programmes de deux ans à trois ans dans une école. Ça doit s’arrêter. C’est dommage». S’y ajoute la logistique : «quand la pluie est là ou la neige, la route est bloquée. Donc on n’a pas accès aux écoles». Pour un collectif citoyen, la durée se mesure autrement : en énergie. «Nous ne sommes que deux administrateurs», rappelle Mouna Hachim, et depuis 2013 elle valide les publications «tous les jours que le bon Dieu fait, matin, midi et soir». Une charte éthique bannit les hors-sujets, les publicités, les dénonciations calomnieuses et le racisme, et refuser un post attire les attaques : on aurait été «acheté par le système». Elle refuse aussi d’idéaliser la relation avec les responsables : «des fois, les responsables font la sourde oreille, comme s’ils étaient absents», alors qu’ils ne boudent pas les réseaux sociaux pour leur communication politique ou institutionnelle. «Ce n’est pas honteux d’être sur un réseau social», lance-t-elle.

Ce qui la fait tenir, «c’est un devoir moral, une responsabilité morale». Et l’objectif dépasse les résultats : «que le citoyen change son rapport à la vie dans la cité, et qu’il sache qu’il est partie prenante». En clôture du forum, les Moroccan Social Innovation Awards ont distingué six initiatives, à l’issue d’une sélection de trois mois en quatre étapes. Le Grand Prix, soutenu par la Fondation Abdelkader Bensalah, revient à l’Association des jeunes créateurs (AJCMaroc) pour la sensibilisation des filles rurales à la santé reproductive à Guelmim-Oued Noun. Le Prix culture (Fondation TGCC) va à la Fondation Dar Bellarj pour son «Atelier des mamans douées», le Prix environnement (Mass céréales Al Maghreb) au Réseau Association Khnifiss pour son projet d’écotourisme autour du Parc national de Khnifiss, et le Prix inclusion (AtlantaSanad) à Anza pour Surf Amal, qui fait des métiers du surf un levier d’insertion des jeunes.

Le Prix éducation (Cosumar) est revenu à la Fondation Sanady pour Jodoor+, son second prix après celui de l’impact de la Fondation CDG l’an dernier. Le Coup de cœur du Grand jury distingue enfin l’Association Rouad Al Ibdaa pour son projet de gestion associative. Mouna Hachim, invitée au forum, y voit «une grande joie» et «une prise en considération du travail citoyen». Pour les lauréats, la dotation de 200.000 DH s’accompagne d’un parcours d’accélération et d’un accès à des réseaux régionaux et nationaux. 

 

 

 

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