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Iran : La rue, les morts et l’ombre d’un basculement

Iran : La rue, les morts et l’ombre d’un basculement

Ph. AFP

Depuis deux semaines, l’Iran est traversé par une vague de protestations d’une ampleur inédite depuis 2022. Née de la crise économique, la colère s’est muée en contestation politique frontale, poussant le régime à la répression.

Depuis deux semaines, l’Iran vit au rythme d’une contestation qui a cessé d’être conjoncturelle pour devenir existentielle.

Ce qui a commencé, le 28 décembre, comme une protestation contre l’hyperinflation, la vie chère et l’asphyxie économique, s’est rapidement mué en défi politique frontal au cœur même de la République islamique.

La colère touche quelque 25 provinces sur 31, allant de Téhéran à Kashan, en passant par Tabriz, Mashhad, Kermanshah ou encore Abadan, poussant le régime à couper Internet à l’échelle nationale.

Ce black-out est un aveu. Un aveu de fébrilité, de peur et d’incapacité à maîtriser une population en colère. Depuis des années, les Mollahs ont perfectionné l’art de la censure et de la surveillance.

Mais couper totalement le réseau, au risque d’isoler l’économie, les hôpitaux, les banques et les administrations, révèle un réflexe de survie.

Le pouvoir iranien sait que la rue est à bout et proteste malgré la répression sanglante.

Les chiffres avancés par les ONG sont lourds : au moins 51 manifestants tués, dont neuf enfants, des centaines de blessés et plus de 2.000 arrestations. Les autorités, elles, parlent d’un bilan plus faible, incluant des membres des forces de l’ordre.

Cette bataille des chiffres est classique. Ce qui l’est moins, c’est la nature des slogans. «Mort au dictateur», «Seyyed Ali sera démis» ou encore «C’est la dernière bataille, Pahlavi reviendra».

En Iran, invoquer le retour de la dynastie Pahlavi ou appeler explicitement à la fin de la République islamique n’est pas anodin. C’est franchir une ligne symbolique que beaucoup n’osaient plus franchir depuis 1979.

La comparaison avec les précédents soulèvements, notamment celui de 2022 après la mort de Mahsa Amini, est inévitable. Mais la différence est de taille. En 2022, la révolte était avant tout sociétale, portée par les femmes et la jeunesse, autour des libertés individuelles.

Aujourd’hui, la contestation est d’abord sociale, économique, puis politique. Elle touche les bazars, les commerçants, les retraités et la classe moyenne appauvrie… Elle ne vient plus seulement des campus, mais des poumons traditionnels de l’économie iranienne.

Face à cette lame de fond, le discours officiel oscille entre appel à la retenue et démonstration de force. Le président Massoud Pezeshkian appelle au dialogue, à l’écoute des revendications et à l’évitement de la violence.

Des mots presque rassurants, mais qui sonnent creux lorsque, dans le même temps, les forces de sécurité tirent à balles réelles, utilisent massivement les gaz lacrymogènes et traquent les blessés jusque dans les hôpitaux.

Le double langage n’est pas nouveau à Téhéran. Il n’en est pas moins inefficace quand la rue n’y croit plus.

 

Trump s’en mêle

Un autre élément distingue cette crise : l’internationalisation accélérée du dossier iranien. Israël affiche son soutien aux manifestants.

L’Europe dénonce un «usage excessif de la force» et appelle au respect des obligations internationales.

Quant à Donald Trump, fidèle à son style, il menace de «frapper très fort» si le régime n’arrête pas la répression meurtrière. Menace à laquelle le guide suprême iranien a répondu vendredi. L'ayatollah Ali Khamenei affirme que «la République islamique ne reculera pas face aux saboteurs» et que «l’arrogant» Trump sera «renversé».

Pour Téhéran, cette pression extérieure est à la fois un danger et un alibi. Un danger, car le régime sort affaibli de la guerre éclair de juin contre Israël et les Etats-Unis, qui a touché des installations militaires et nucléaires.

Un alibi, car le pouvoir peut toujours brandir le spectre de l’ingérence étrangère pour disqualifier la contestation.

Mais l’argument de la main étrangère s’use. De plus en plus. Quand des Iraniens renversent des statues de Qassem Soleimani, figure quasi sacrée du régime, ce n’est pas le fait de Washington, mais d’une société qui règle ses comptes avec ses symboles.

Le fait que ces scènes soient applaudies, filmées et partagées malgré la coupure d’Internet, est révélateur d’un basculement psychologique. La peur recule. Lentement, mais sûrement.

Reste la grande inconnue : l’après. Le mouvement souffre toujours d’un déficit de leadership structuré à l’intérieur du pays. Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, tente d’incarner une alternative depuis l’exil, mais son influence réelle reste à mesurer.

L’histoire iranienne récente a montré que l’absence d’organisation politique claire a souvent permis au régime de reprendre la main, une fois la rue épuisée.

L’appareil sécuritaire, lui, demeure puissant, expérimenté et prêt à tout pour préserver l’ordre établi.

Pourtant, quelque chose a changé. La convergence crise économique, rejet politique et fracture générationnelle crée une situation que le régime n’avait plus connue depuis longtemps.

Aujourd’hui, soit le pouvoir persiste dans une fuite en avant répressive, au risque d’une radicalisation irréversible de la société.

Soit il engage une transformation profonde que beaucoup jugent improbable tant le pouvoir en place veut le statu quo pour préserver ses intérêts.

Entre ces deux options, le temps joue contre le régime. Et, pour la première fois depuis longtemps, le silence d’Internet en dit beaucoup plus que tous les discours officiels.

F. Ouriaghli

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