En ouvrant la 12ème législature, vendredi 9 octobre, le Roi Mohammed VI a dessiné une nouvelle étape pour le Maroc. Mais au-delà des orientations tracées, c’est désormais la capacité des pouvoirs publics à transformer les ambitions en réalisations concrètes qui sera déterminante.
Le Maroc ne peut plus se contenter d’accumuler les ambitions et les projets. Il doit désormais accélérer leur traduction dans le quotidien des citoyens. C’est l’idée forte qui ressort du discours royal.
Le Souverain a donné le ton dès l’entame de son allocution, soulignant que «cette mandature intervient dans une conjoncture exceptionnelle, riche en opportunités qui pourraient ne pas se renouveler et qu’il convient de saisir pour poursuivre la dynamique de réalisations dans les différents domaines».
Tout est dans cette référence aux opportunités qui pourraient ne pas se renouveler. Elle rappelle que le temps économique, politique et géostratégique n’attend personne, surtout dans un monde où les équilibres se recomposent à grande vitesse.
Le Maroc dispose d’atouts indéniables, construits au fil de plusieurs décennies (infrastructures, ouverture internationale, diversification industrielle, stabilité institutionnelle et positionnement stratégique). Mais ces acquis ne constituent pas une garantie automatique de réussite. Ils représentent avant tout un socle sur lequel doivent s'appuyer de nouvelles transformations.
C’est précisément le sens des propos du Roi, qui attend du nouveau mandat législatif et gouvernemental qu’il constitue «un véritable tournant pour un Maroc soucieux de poursuivre son ambition de puissance économique émergente et fiable et tout aussi attaché à trouver un équilibre harmonieux entre les logiques de croissance économique et les impératifs d’une justice sociale et spatiale renforcée».
Cette articulation entre puissance économique et justice sociale constitue l’un des fils conducteurs du discours. Car la croissance, aussi soutenue soit-elle, ne saurait être une fin en soi.
Sa véritable portée se mesure également à sa capacité à créer des emplois, réduire les disparités territoriales, améliorer les services publics et offrir des perspectives à ceux qui peinent encore à trouver leur place dans la dynamique nationale.
La jeunesse, une priorité
C’est dans cette perspective que prend tout son sens la place accordée à la jeunesse. Le Roi appelle à «placer les questions liées à la jeunesse en tête des politiques publiques et des préoccupations des instances de gouvernance». Une orientation qui dépasse la seule problématique de l’emploi, pour renvoyer à l’éducation, la formation, l’égalité des chances, mais aussi la confiance dans les institutions.
Car une jeunesse qui ne trouve pas de perspectives d’ascension sociale peut difficilement se reconnaître pleinement dans les performances macroéconomiques du pays. Les indicateurs de croissance, les investissements et les grands projets ont leur importance.
Mais pour un jeune diplômé sans emploi, pour un entrepreneur confronté aux obstacles administratifs ou pour un habitant d’une région enclavée, le développement se juge d’abord à l’aune des possibilités concrètes qui lui sont offertes.
Le discours royal met également en lumière un autre défi, peut-être moins spectaculaire que les grands chantiers, mais tout aussi déterminant : celui de l’efficacité territoriale.
Sur ce terrain, le propos du Souverain est particulièrement explicite. «Aussi, nous soulignons avec force qu'aucun retard ni atermoiement n'est plus tolérable dans la mise en œuvre pleine et entière de la Charte de la déconcentration, avec ce que cela implique en termes de transfert des compétences et de réaffectation des ressources humaines et financières nécessaires du Centre vers les provinces et les régions», a-t-il dit.
La formulation ne laisse guère de place à l’ambiguïté. La régionalisation avancée et la déconcentration administrative ne peuvent continuer à progresser à un rythme qui limite leur efficacité. La question est aujourd’hui de transférer effectivement les pouvoirs de décision, les compétences et les moyens nécessaires à leur exercice.
Car à quoi sert de promouvoir le développement territorial si les acteurs locaux demeurent tributaires d’arbitrages centralisés ? Comment prétendre répondre aux spécificités de chaque région lorsque les circuits de décision restent éloignés des réalités du terrain ?
Le véritable enjeu est là : rapprocher la décision du citoyen, responsabiliser les territoires et faire de la région un espace effectif d'initiative économique et sociale.
Nouvelles priorités économiques
Sur le plan économique, le discours trace également de nouvelles priorités. Sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, émergence industrielle, économie numérique, intelligence artificielle et réserves stratégiques sont autant de domaines qui conditionnent désormais la compétitivité et la résilience des économies.
Le message adressé au secteur privé est, à cet égard, sans équivoque. Le Roi l’engage «à se montrer plus entreprenant, plus créatif et plus apte à créer des opportunités d’emploi et à développer ses capacités d’investissement et d’exportation».
Autrement dit, l’investissement privé est appelé à prendre une part plus importante dans la transformation économique du Royaume. Les infrastructures publiques et les stratégies sectorielles peuvent ouvrir des perspectives, mais leur valorisation dépend aussi de la capacité des entreprises à innover, prendre des risques et conquérir de nouveaux marchés.
Cette ambition suppose toutefois un environnement favorable, notamment l’accès au financement, la concurrence équitable, la simplification administrative, la disponibilité des compétences ou encore la visibilité réglementaire. Sans ces conditions, l’appel à l’investissement risque de se heurter aux mêmes contraintes que celles qui freinent déjà certaines initiatives entrepreneuriales.
Coopération migratoire
L’autre moment fort du discours royal concerne les relations internationales, particulièrement la coopération migratoire avec l’Europe et l’Espagne.
En affirmant que «le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage», le Souverain rappelle les principes sur lesquels le Maroc entend inscrire ses relations avec ses partenaires.
Au-delà des tensions évoquées autour de la gestion migratoire, cette position traduit une volonté de repenser les modalités de coopération. Le Maroc entend faire valoir une approche fondée sur la réciprocité, le co-développement et la prise en compte des intérêts de chacune des parties.
L’annonce d’un document stratégique destiné aux partenaires internationaux ouvre ainsi une perspective qui mérite une attention particulière.
Elle suggère le passage d’une coopération principalement centrée sur la gestion des flux migratoires à une approche plus large, intégrant compétitivité économique et stabilité régionale.
Mais au-delà des grandes orientations économiques, sociales, territoriales et diplomatiques, le discours royal pose une question de fond : celle de la responsabilité politique.
«Ainsi que vous le savez, le mandat parlementaire est un engagement politique et un contrat moral qui vous lie aux citoyens», a rappelé le Roi aux élus.
Cette phrase mérite d’être méditée. Car elle ramène l’exercice du pouvoir à sa dimension première : servir l’intérêt général et répondre de ses engagements.
La nouvelle législature s’ouvre dans un contexte où les attentes sociales sont importantes et où les défis économiques appellent des réponses coordonnées.
Elle devra donc être appréciée non seulement à travers les lois adoptées, les programmes annoncés ou les budgets mobilisés, mais aussi à travers leur impact sur les conditions de vie des Marocains.
C’est là que réside toute la portée de ce discours d’ouverture : il établit un lien étroit entre l’ambition nationale et l’obligation de résultats.
Le Roi a également tenu à rappeler la fierté d’appartenir à une nation forte de son histoire, de son identité et de ses réalisations. Mais il en a donné une définition qui écarte toute tentation d’autosatisfaction. «La fierté nationale, ici, n’est pas une forme de vanité, ni l’expression d’une autosatisfaction. Elle est plutôt le catalyseur qui transforme l’appartenance en responsabilité, l’assurance en devoir national», a affirmé le Souverain.
Cette réflexion résume, à bien des égards, l’esprit de l’allocution.
Le Maroc peut être fier du chemin parcouru. Mais cette fierté ne dispense ni de regarder les insuffisances en face, ni de corriger les dysfonctionnements, ni d’accélérer les réformes.
Le véritable tournant de cette législature ne se décrétera donc pas à la tribune du Parlement. Il se vérifiera sur le terrain, dans les administrations, les entreprises, les écoles, les hôpitaux et les territoires.
Reste désormais à faire en sorte que le temps politique rejoigne enfin le temps des citoyens.
Car, au bout du compte, ce n’est pas à la hauteur des ambitions proclamées que se mesurera la réussite de cette nouvelle étape, mais à celle des transformations effectivement accomplies.
F. Ouriaghli