Le continent concentre une part considérable des ressources naturelles stratégiques de la planète. Pourtant, cette abondance ne s’est pas encore traduite par une prospérité partagée.
Par Ibtissam.Z
La faible transformation industrielle, la dépendance aux exportations de matières premières brutes, une gouvernance perfectible et les conflits demeurent autant de défis auxquels le continent reste confronté.
L’Afrique continue ainsi de faire face au paradoxe de la richesse qui peine à se convertir en développement économique et social. C’est le constat dressé par les experts réunis à l’occasion de la présentation du Rapport annuel sur l’économie africaine du Policy Center for the New South (PCNS), un document de 516 pages intitulé «L’économie politique de l’Afrique face aux ressources naturelles et aux mutations mondiales».
«L’Afrique est richement dotée en ressources naturelles. Ces richesses devraient constituer un formidable levier de prospérité et de transformation structurelle. Pourtant, elles ont parfois renforcé la dépendance économique, favorisé les comportements de rente et alimenté les conflits ainsi que l’instabilité», a souligné Abdelaaziz Ait Ali, Head of Research in Economics au Policy Center for the New South et modérateur de la rencontre, en posant les termes du débat.
Selon le chercheur, le contexte international offre aujourd’hui une fenêtre d’opportunité inédite. «Les rivalités géopolitiques, la transition énergétique, les transformations technologiques et l’évolution des chaînes de valeur replacent les ressources naturelles africaines au cœur des enjeux stratégiques mondiaux. Le défi est désormais de construire un véritable paradigme africain en faisant de ces ressources un moteur de développement durable», a-t-il expliqué.
Créer de la valeur plutôt que vendre des matières premières
Pour Marie-Louise Djigbenou-Kre, économiste, spécialiste principale des études et de la recherche à la BCEAO, l’Afrique doit revoir en profondeur sa stratégie face aux mutations de l’économie mondiale.
«Si je devais résumer ce travail en une seule idée, je lui donnerais un autre titre : “Repenser la stratégie africaine en matière de ressources naturelles”», a-t-elle affirmé.
L’économiste rappelle que la pandémie de la Covid-19, puis la guerre en Ukraine ont profondément bouleversé les marchés mondiaux des matières premières. «Nous sommes passés d’une situation de surabondance où certains produits s’échangeaient même à des prix négatifs, à une forte tension sur les chaînes d’approvisionnement, provoquant une envolée spectaculaire des prix. Aujourd’hui, les marchés se sont rééquilibrés, mais ils restent soumis à des facteurs structurels liés au changement climatique, à la transition énergétique et aux nouvelles technologies», a-t-elle expliqué. Djigbenou-Kre atteste que ces transformations replacent les minerais critiques au cœur de la compétition mondiale.
«La République démocratique du Congo assure plus de 70% de la production mondiale de cobalt. Quatre pays africains concentrent plus de la moitié de la production mondiale de diamant industriel. Quant au Maroc, il détient près de 68% des réserves mondiales de phosphate, une ressource indispensable à la sécurité alimentaire mondiale», a-t-elle rappelé.
Pourtant, cette richesse demeure insuffisamment valorisée. Un constat dressé qui met en avant la fracture qu’il va falloir réajuster.
«Le continent possède plus d’un tiers des réserves mondiales de minerais critiques, mais ne représente que 6 à 7% de leur valeur dans le commerce international. La raison est simple, près de 90% des matières premières africaines sont exportées à l’état brut. Autrement dit, l’Afrique reste essentiellement preneuse de prix plutôt que créatrice de valeur», a-t-elle regretté. L’experte nuance toutefois le concept de «malédiction des ressources naturelles».
«Nos travaux montrent qu’il est possible de découpler l’exposition aux chocs internationaux de leur transmission à l’économie. Certains pays y parviennent grâce à des mécanismes de stabilisation, à une plus grande diversification économique et à des institutions solides», a-t-elle souligné.
Pour transformer cette richesse en croissance durable, elle plaide pour «le développement de chaînes de valeur locales, le renforcement des secteurs industriel et tertiaire ainsi qu’une intégration régionale plus forte afin que le marché africain devienne un véritable amortisseur face aux chocs mondiaux».
Le précieux métal, miroir des contradictions africaines
Le rapport s’intéresse également à une ressource emblématique du continent : l’or. Son exploitation met en lumière toute la complexité des enjeux liés à la valorisation des ressources naturelles.
En s’intéressant à la filière aurifère, Larabi Jaïdi, Senior Fellow au Policy Center for the New South, montre que l’or résume à lui seul les contradictions du développement africain.
«Nous avons choisi de travailler sur l’or alors même que toute l’attention se porte aujourd’hui sur les minerais critiques. Pourquoi ? Parce que l’or n’est pas seulement une ressource économique. C’est une véritable filière, au croisement d’enjeux économiques, sociaux, politiques, territoriaux et sécuritaires», a-t-il expliqué.
Pour l’expert, cette activité dépasse largement le cadre de l’exploitation minière. «Dans de nombreuses régions, l’or constitue une économie de survie pour des milliers de familles. C’est une activité informelle, transfrontalière, où les circuits de financement illicites et les réseaux de contrebande occupent une place prépondérante. Il s’agit également d’un secteur dans lequel interviennent de nombreux groupes armés non étatiques», a-t-il indiqué.
L’étude met en évidence une filière particulièrement fragmentée, où coexistent compagnies minières, exploitations artisanales, orpailleurs, communautés locales et réseaux criminels.
«L’informalité demeure la caractéristique dominante. Les circuits officiels ne contrôlent qu’une faible partie de la production, tandis que les réseaux transfrontaliers alimentent une contrebande difficile à maîtriser», a précisé le chercheur.
Et d’ajouter : «L’exploitation aurifère entre en concurrence avec l’agriculture familiale, le pastoralisme et les autres usages du foncier. Elle génère des conflits entre exploitants artisanaux, entreprises minières et autorités publiques. À cela s’ajoutent des tensions communautaires ainsi que l’implication croissante de groupes armés qui financent leurs activités grâce au contrôle des sites d’exploitation ou des circuits commerciaux», a-t-il détaillé.
Pour Larabi Jaïdi, le véritable défi réside avant tout dans la gouvernance de cette filière, mais aussi dans la capacité des États à faire des ressources naturelles un levier de développement durable.
«Nous avons analysé cette question à plusieurs niveaux : la gouvernance du secteur minier, la gouvernance territoriale entre l’État central et les régions minières, mais aussi la gouvernance nationale dans son ensemble. La filière aurifère illustre parfaitement le paradoxe africain. Le continent dispose de ressources considérables, mais peine encore à les transformer en un véritable levier de développement», a-t-il conclu.
Encadré : Des institutions fortes pour rompre avec la «malédiction» des ressources
Élisabeth Grâce-Briard, chercheuse associée à l’Université catholique d’Afrique centrale, s’est penchée sur la situation de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC).
«Cette région concentre une part considérable des richesses naturelles africaines, à savoir ressources minières stratégiques, forêts, pétrole, terres agricoles et potentiel d’élevage. Ces atouts devraient constituer un puissant levier de développement et d’intégration économique. Pourtant, plusieurs pays de la région demeurent confrontés à des conflits persistants», observe la chercheuse.
Elle rappelle les travaux de l’économiste Paul Collier, selon lesquels les ressources naturelles ne constituent pas, à elles seules, une bénédiction :«elles peuvent devenir un véritable piège lorsque les institutions sont faibles».
À ce titre, elle cite l’exemple de la République démocratique du Congo. «Comment un pays aussi riche en ressources peut-il éprouver autant de difficultés à se développer ? La réponse réside en grande partie dans la faiblesse des institutions. Lorsque les pouvoirs publics peinent à instaurer le dialogue, à faire respecter l’État de droit et à associer les communautés locales à la gestion des ressources, celles-ci cessent d’être un facteur de prospérité pour devenir une source d’instabilité», souligne-t-elle.
S’appuyant également sur les travaux d’Amartya Sen, économiste, philosophe indien et prix Nobel d’économie en 1998, elle rappelle que «le développement est avant tout une question de liberté». «Or, cette liberté ne peut s’épanouir sans une paix durable, laquelle repose sur des institutions solides, capables de garantir l’État de droit, de protéger les droits des citoyens et d’assurer une répartition plus équitable des richesses», insiste-t-elle.