Plus qu'une simple cérémonie d'hommage, la présentation de l'ouvrage collectif «Mélanges en hommage au Pr. Najib Akesbi», organisée jeudi à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales Souissi de Rabat, s'est transformée en un véritable espace de réflexion sur les grands défis du développement du Maroc.
Cette rencontre a constitué un moment de reconnaissance envers l'une des figures majeures de la pensée économique marocaine contemporaine. À travers l'ouvrage collectif «Mélanges en hommage au Pr. Najib Akesbi», publié à l'initiative de la Revue marocaine des sciences politiques et sociales et de l'Association marocaine des sciences économiques (AMSE), et coordonné par les professeurs Samira Mizbar et Mohamed Oubenal, la communauté académique a souhaité saluer l'apport intellectuel de Najib Akesbi à l'analyse des politiques publiques, du développement agricole, de l'économie politique et des questions sociales.
L'ouvrage réunit ainsi les contributions de plusieurs universitaires autour des principaux champs de recherche qui ont marqué son parcours intellectuel, notamment l'économie politique du développement, les politiques agricoles et rurales ainsi que les finances publiques.
Prenant la parole devant un parterre d'universitaires, de chercheurs et d'étudiants, Najib Akesbi a tenu à replacer cet hommage dans une perspective tournée vers l'avenir. «Ce n'est pas une honorabilité que nous célébrons, mais une responsabilité», a-t-il souligné, estimant que le principal enjeu consiste désormais à transmettre aux nouvelles générations le relais des idées et du débat intellectuel.
Structurant son intervention autour de trois notions clés, développement, souveraineté et inégalités, l'économiste a appelé à rouvrir la réflexion sur les fondements du modèle de développement marocain. Selon lui, les limites des choix économiques opérés depuis plusieurs décennies sont aujourd'hui largement reconnues. Mais le véritable défi consiste désormais à dépasser le simple constat.
«Une fois le diagnostic posé, la question est de savoir ce que l'on fait», a-t-il observé, rejetant les réponses simplistes qui opposeraient un retour intégral à l'État à la poursuite des seules logiques de marché. Pour Najib Akesbi, l'enjeu réside davantage dans la recherche de nouvelles articulations entre État, marché et société, ainsi que dans la redéfinition des rapports entre la puissance publique et les élites économiques.
Akesbi a également plaidé pour un renouvellement des outils d'analyse du développement.
À ses yeux, la compréhension des comportements économiques au Maroc nécessite de mobiliser davantage les apports de la sociologie, de l'anthropologie ou encore de l'économie comportementale afin de mieux saisir les logiques qui sous-tendent les choix des acteurs économiques.
L’autre thème central des échanges est la souveraineté alimentaire. Revenant sur un sujet qu'il a largement contribué à introduire dans le débat public marocain, Najib Akesbi a rappelé que la souveraineté alimentaire ne saurait être réduite à la seule question de la sécurité des approvisionnements.
Elle renvoie, selon lui, à la capacité d'un pays à définir lui-même ses orientations agricoles et alimentaires en fonction des besoins de sa population plutôt qu'en fonction des impératifs des marchés internationaux.
Cette réflexion a trouvé un prolongement dans l'intervention de Noureddine El Aoufi, qui a mis en avant le rôle des «communs» dans la gestion des ressources naturelles. S'appuyant sur les travaux de l'économiste Elinor Ostrom, il a défendu l'idée d'une troisième voie entre propriété publique et propriété privée, fondée sur des formes de gouvernance collective adaptées aux réalités locales.
À travers plusieurs exemples de gestion communautaire de l'eau, aussi bien au Maroc qu'à l'étranger, il a estimé que ces mécanismes pouvaient contribuer à renforcer la résilience des territoires tout en répondant aux défis croissants liés à la rareté hydrique.
Pour l'universitaire, les communs mériteraient même une reconnaissance juridique spécifique dans l'architecture institutionnelle marocaine.
De son côté, Abdellatif Zeroual a proposé une vaste lecture historique des transformations du capitalisme agraire marocain. Revenant sur l'évolution des politiques agricoles depuis l'indépendance, il a soutenu que le Maroc avait privilégié le développement d'une agriculture capitaliste tournée vers les marchés internationaux plutôt qu'une réforme agraire profonde susceptible de favoriser l'émergence d'un capitalisme paysan.
Selon lui, les politiques de libéralisation engagées à partir des années 1980 puis consolidées par le Plan Maroc Vert ont contribué à restructurer le secteur autour de grands groupes exportateurs, tout en favorisant le retour du capital étranger dans plusieurs filières agricoles.
L'universitaire a toutefois relevé que ce modèle est aujourd'hui confronté à de nouveaux défis majeurs, notamment la raréfaction de la ressource en eau et les tensions croissantes sur le marché du travail agricole, deux facteurs susceptibles d'engendrer une nouvelle phase de transformation du secteur.
Au-delà de l'hommage rendu à l'un des économistes marocains les plus influents de sa génération, la rencontre aura ainsi permis de remettre au centre du débat des questions fondamentales touchant à l'avenir du modèle de développement national, à la souveraineté économique et alimentaire ainsi qu'aux mutations du monde rural.
Sur ces chantiers, Najib Akesbi a invité les jeunes chercheurs à poursuivre, estimant que les idées ne prennent véritablement sens que lorsqu'elles continuent d'être discutées, questionnées et enrichies par les générations qui leur succèdent.