Avec 32 millions de personnes immatriculées à l’AMO, le Maroc a franchi une étape majeure dans la généralisation de la couverture médicale. Mais les difficultés d’accès aux soins, le poids des dépenses et les déséquilibres entre public et privé mettent à l’épreuve le système.
Un assuré peut disposer d’une couverture médicale sans pouvoir bénéficier d’une prise en charge effective.
Ses droits peuvent être fermés, les soins trop coûteux ou les structures médicales difficilement accessibles.
La généralisation de l’assurance maladie obligatoire (AMO) a permis au Maroc d’élargir considérablement la population couverte, mais elle n’a pas fait disparaître ces difficultés.
Réunis mercredi 14 octobre à Marrakech, lors d’une conférence internationale organisée par le Conseil de la concurrence, Ahmed Rahhou, président de cette institution, Hassan Boubrik, directeur général de la CNSS, Abdelkader Amara, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE), et Mehdi Tazi, représentant la CGEM, ont abordé les fragilités du système de santé marocain sous des angles différents, entre financement, organisation des soins, investissement et régulation.
En 2025, plus de 32 millions de personnes étaient immatriculées à l’AMO, soit environ 88% de la population, contre 42% avant la généralisation.
Le nombre d’immatriculés ne reflète toutefois pas entièrement la réalité de la protection médicale.
Selon Hassan Boubrik, un peu plus de 11% des personnes immatriculées ont des droits fermés en raison du non-paiement régulier des cotisations.
Pour Abdelkader Amara, l’élargissement de la couverture doit s’accompagner d’une meilleure continuité des droits, notamment lors des changements de situation professionnelle.
Le CESE recommande également une convergence progressive des régimes afin de réduire les différences de cotisations, de remboursement et de prise en charge entre assurés.
Hassan Boubrik défend pour sa part le maintien du lien entre le paiement des cotisations et l’ouverture des droits.
Supprimer cette condition pourrait, selon lui, encourager les impayés et mettre en difficulté les équilibres financiers des régimes.
Un hôpital public qui peine à peser dans les remboursements
Le développement de l’AMO a profondément modifié l’économie du secteur de la santé. Les investissements publics et privés ont accompagné l’augmentation de la demande, avec une multiplication des établissements et des capacités de prise en charge.
Cette expansion reste marquée par une forte concentration des remboursements dans le privé. En 2025, près de 89% des dépenses de prestations de soins remboursées par la CNSS ont bénéficié au secteur privé, contre 11% au public. Hors médicaments, cette proportion atteint encore environ 83%.
Abdelkader Amara a également cité les travaux du CESE faisant ressortir un coût moyen de prise en charge d’un dossier médical dans le privé 5,6 fois supérieur à celui du public.
Pour le Conseil, le renforcement de l’hôpital public constitue une condition essentielle à l’équité d’accès aux soins, mais aussi à la soutenabilité financière de l’assurance maladie.
Les prestations AMO servies par la CNSS ont atteint 23 milliards de dirhams en 2025, soit une progression de 17% sur un an. Hassan Boubrik reconnaît que cette augmentation traduit en partie l’accès aux soins de populations qui en étaient auparavant privées. Il considère néanmoins que la maîtrise des dépenses ne peut reposer uniquement sur la recherche de ressources supplémentaires.
Du côté de la CGEM, Mehdi Tazi a défendu la contribution du secteur privé à l’augmentation des capacités médicales, tout en réclamant une clarification de son rôle. Les investisseurs ont besoin de visibilité sur les attentes des pouvoirs publics, les domaines dans lesquels ils sont appelés à intervenir et les conditions économiques de leurs projets.
Ahmed Rahhou a replacé ce débat dans le champ de la concurrence. Les regroupements d’opérateurs peuvent permettre de mutualiser les moyens, d’investir dans des plateaux techniques et d’améliorer la permanence des soins. Ils ne doivent cependant pas constituer des obstacles à l’arrivée de nouveaux acteurs ni favoriser la création de rentes de situation.
Le président du Conseil de la concurrence a également alerté sur le risque de voir se développer « une médecine des riches et une médecine des pauvres », avec des différences importantes dans l’offre médicale entre les territoires.
Le reste à charge, autre limite de la généralisation
La couverture médicale n’efface pas non plus les difficultés financières rencontrées par les patients. Selon les chiffres de la Cour des comptes rappelés par Abdelkader Amara, le reste à charge représentait près de 34% des coûts effectifs des soins facturés en 2024.
La tarification nationale de référence (TNR), dont la dernière révision générale remonte à 2006, se trouve au centre des préoccupations. Le décalage entre les tarifs de référence utilisés pour les remboursements et les prix effectivement pratiqués peut laisser aux assurés des dépenses importantes.
Mehdi Tazi a plaidé pour une actualisation de ces tarifs, tout en soulignant la nécessité de préserver la rentabilité des opérateurs et les équilibres financiers des caisses.
Une préoccupation également exprimée par Hassan Boubrik, qui appelle à accélérer la révision des nomenclatures médicales et des listes de médicaments remboursables.
Le directeur général de la CNSS a insisté sur l’organisation des parcours de soins, le rôle du médecin traitant et le développement des protocoles thérapeutiques pour mieux maîtriser les dépenses. Le recours aux génériques et aux biosimilaires, ainsi que le financement d’actions de prévention par l’AMO, figurent également parmi les leviers avancés.
Le CESE préconise de son côté un parcours de soins coordonné autour d’un médecin généraliste référent, qu’il exerce dans le public ou dans le privé. L’objectif est d’orienter les patients vers le niveau de prise en charge adapté et de limiter les dépenses inutiles.
Des investissements à orienter vers les besoins réels
La répartition territoriale des infrastructures et des professionnels de santé a également occupé une place importante dans les échanges. La multiplication des établissements ne garantit pas une meilleure couverture des besoins si les investissements et les compétences continuent de se concentrer dans les grandes villes.
Abdelkader Amara a insisté sur la formation et la fidélisation des professionnels de santé dans les régions insuffisamment dotées. Ahmed Rahhou a plaidé pour une plus grande souplesse dans la mobilisation des ressources humaines entre les secteurs public et privé.
Les quatre intervenants ont également évoqué les possibilités offertes par les technologies médicales. La télémédecine, l’intelligence artificielle appliquée au diagnostic et la digitalisation des parcours pourraient contribuer à améliorer l’accès aux spécialités et à réduire certaines contraintes géographiques.
Mehdi Tazi a notamment appelé à adapter la réglementation pour accompagner ces innovations, tandis que le président du Conseil de la concurrence a défendu une utilisation complémentaire de la technologie et des compétences médicales.
La régulation devra suivre cette transformation. Hassan Boubrik a souligné le rôle attendu de la Haute Autorité de santé dans l’évaluation des actes, des médicaments et des technologies médicales, en insistant sur la nécessité de disposer de référentiels actualisés et de décisions rapides.
La CNSS entend également renforcer l’exploitation des données et les contrôles ciblés afin de détecter les surfacturations, les actes injustifiés et les fraudes lorsqu’ils sont établis.
Au final, les écarts restent importants entre les situations des assurés, les capacités de prise en charge des établissements et les moyens financiers du système. La généralisation de l’AMO a élargi les droits à la couverture médicale.
Leur traduction en soins effectivement accessibles dépend aussi des tarifs, de la qualité de l’offre publique, de la répartition des professionnels et des règles encadrant l’activité des opérateurs privés.
Y.S