Face à l’ampleur des investissements dans l’eau, l’énergie et les infrastructures, le Maroc doit diversifier ses sources de financement et créer les conditions pour attirer davantage d’investisseurs. Cynthia El Asmar, Directrice générale de Standard Chartered Maroc, décrypte les leviers pour mobiliser les capitaux internationaux et les complémentarités à développer avec les banques marocaines.
Finances News Hebdo : Le Maroc s’engage dans un nouveau cycle d’investissement particulièrement ambitieux, porté par les infrastructures, l’industrialisation, la transition énergétique et la sécurité hydrique. Face à l’ampleur des besoins de financement, le modèle bancaire traditionnel est-il encore suffisamment dimensionné pour accompagner cette dynamique ? Quelles évolutions vous paraissent nécessaires pour mobiliser davantage de capitaux de long terme, sans accentuer les risques de financement ?
Cynthia El Asmar : Le Maroc aborde ce cycle en position de force. Le Royaume a retrouvé la catégorie «investissement» chez S&P en septembre 2025, Moody’s a relevé sa perspective à positive en mars 2026, et les recettes d’investissements directs étrangers ont atteint le niveau record de 56 milliards de dirhams en 2025. Le secteur bancaire marocain est solide et a accompagné chacune des grandes étapes du développement du pays.
La question porte donc moins sur la capacité du modèle bancaire que sur la nature des besoins actuels. Les projets sont plus grands, plus longs et plus complexes : 1,7 milliard de m3 d’eau dessalée par an visés d’ici 2030, environ 15 GW de nouvelles capacités électriques programmées par l’ONEE entre 2025 et 2030, une ligne à grande vitesse Kénitra-Marrakech de près de 53 milliards de dirhams, sans oublier l’hydrogène vert. Ces projets exigent des maturités longues, des financements en plusieurs devises et un partage des risques entre de nombreux acteurs.
Trois évolutions me paraissent essentielles. D’abord, élargir le mix de financement : banques marocaines, banques internationales, agences de crédit export, institutions de financement du développement et marchés de capitaux ont tous un rôle à jouer. Ensuite, renforcer la bancabilité des projets grâce à des cadres contractuels clairs, notamment pour les partenariats public-privé, sur lesquels le Maroc prépare une stratégie nationale. Enfin, développer l’épargne de long terme et élargir la base d’investisseurs institutionnels, tout en enrichissant les outils de couverture. Le Fonds Mohammed VI pour l’investissement illustre bien cette logique : ses fonds sectoriels visent à mobiliser plus de quatre fois les ressources publiques engagées.
Bien structuré, un financement diversifié n’ajoute pas de risque : il le répartit mieux, vers les acteurs les mieux placés pour le porter.
F. N. H. : Les banques marocaines disposent d’une connaissance approfondie du tissu économique national, tandis que les grandes institutions financières internationales apportent leur capacité de mobilisation de capitaux et leur expertise des opérations complexes. Comment transformer cette complémentarité en un véritable levier de financement des grands projets ?
C. E. A. : Cette complémentarité est au cœur de notre présence au Maroc. Depuis plus de dix ans, Standard Chartered travaille étroitement avec l’ensemble des grandes banques marocaines. Elles connaissent les entreprises, les régions et les secteurs, et portent la relation de long terme ainsi que le financement en dirhams. Une banque internationale apporte autre chose : l’accès à des sources de liquidité en Asie, au Moyen-Orient, aux États-Unis et en Europe, et la capacité de réunir des prêteurs de plusieurs continents autour d’un même projet. Notre réseau mondial couvre 55 marchés, et près des deux tiers des revenus de notre banque de financement et d’investissement sont issus d’activités transfrontalières.
Pour faire de cette complémentarité un véritable levier, il faut travailler ensemble dès les premières étapes d’un projet, et pas seulement au moment du financement. Concrètement, cela passe par des syndications dans lesquelles la banque marocaine est chef de file local pendant que la banque internationale mobilise des tranches en devises ou adossées à des agences de crédit export, par des cofinancements avec les institutions de financement du développement, et par des solutions de couverture et de gestion de trésorerie pour les entreprises qui investissent ou exportent.
Nos expertises couvrent l’ensemble des métiers de la banque de financement et d’investissement, y compris le conseil en fusions et acquisitions et les marchés de capitaux de dette, avec des équipes spécialisées par secteur, notamment dans l’énergie et les ressources naturelles. Nous pouvons ainsi accompagner les entreprises marocaines non seulement dans le financement de leurs grands projets, mais aussi dans l’évaluation d’acquisitions, la structuration de leurs opérations et la saisie d’opportunités d’investissement à l’international.
Le financement de Cobco, la coentreprise entre CNGR et Al Mada dans les matériaux pour batteries, en est une bonne illustration. Un crédit acheteur garanti par Sinosure a réuni sept banques de Chine continentale, de Hong Kong, d’Europe et d’Afrique, et Standard Chartered y a assuré plusieurs rôles de chef de file. C’est ce type d’architecture, où chaque partenaire apporte ses atouts, qui permet de financer des projets qu’aucun acteur ne pourrait porter seul.
F. N. H. : Le financement des grands projets ne peut plus reposer exclusivement sur le crédit bancaire classique. Le financement de projets, prêts syndiqués, crédit export, garanties multilatérales ou financements structurés : quels instruments présentent aujourd’hui le plus fort potentiel pour le Maroc ? Et quels obstacles réglementaires, financiers ou opérationnels freinent encore leur déploiement à grande échelle ?
C. E. A. : Il n’existe pas d’instrument unique, mais certains présentent aujourd’hui un potentiel particulièrement fort au Maroc.
Le financement de projets, d’abord, pour l’énergie, l’eau et les infrastructures. Le Maroc dispose déjà de références reconnues, et le pipeline est considérable : 319 milliards de dirhams pour les projets retenus dans le cadre de l’Offre Maroc pour l’hydrogène vert, et près de 130 milliards de dirhams pour les accords signés en 2025 par TAQA Morocco, Nareva et le Fonds Mohammed VI pour l’investissement dans le dessalement, le transfert d’eau et le transport d’électricité.
Le crédit export, ensuite. Les agences européennes et asiatiques sont de plus en plus actives : UK Export Finance a porté jusqu’à 5 milliards de livres sterling son enveloppe disponible pour des projets au Maroc. Ces financements offrent des maturités longues et des conditions compétitives, en particulier pour les équipements industriels et les infrastructures.
Les prêts syndiqués et les garanties multilatérales, enfin, qui permettent de partager les risques et d’attirer de nouveaux prêteurs. J’y ajouterais la finance durable et la finance islamique, pour lesquelles la demande des investisseurs du Golfe et d’Asie est forte.
Au-delà du financement, le conseil joue un rôle tout aussi important. Le conseil financier et en notation aide les emprunteurs à évaluer leurs options de financement, à renforcer leur profil de crédit et à se préparer à accéder aux marchés de capitaux internationaux. Associées à une expertise sectorielle, notamment dans le pétrole et le gaz, ces compétences permettent de structurer des opérations complexes et d’attirer un éventail plus large d’investisseurs et de prêteurs.
Les principales contraintes tiennent moins à la disponibilité des instruments de financement qu’à la préparation et à l’exécution des projets. Les principaux leviers de progrès sont la standardisation des contrats, notamment des contrats d’achat d’électricité et d’eau, des outils de couverture du risque de change plus profonds sur le long terme, une meilleure visibilité sur le calendrier des projets, et une association plus précoce des prêteurs à la phase de structuration. Il faut aussi intégrer les règles propres à chaque agence de crédit export, qui exigent en général qu’une part du contenu provienne de leur pays. Les travaux engagés sur la stratégie nationale des PPP et la modernisation du cadre monétaire vont clairement dans le bon sens.
F. N. H. : Dans un environnement international marqué par une concurrence accrue pour attirer les capitaux et par des exigences renforcées en matière de rentabilité, de transparence et de gestion des risques, comment les investisseurs et prêteurs internationaux perçoivent-ils aujourd’hui le Maroc ? Quels sont les atouts du Royaume, mais aussi les points de vigilance qui pourraient limiter sa capacité à attirer davantage de financements en provenance d’Europe, du Golfe et d’Asie ?
C. E. A. : Le regard des investisseurs est aujourd’hui très favorable. Le Maroc fait preuve d’une résilience remarquable face à la volatilité mondiale. Selon Standard Chartered Global Research, la croissance a atteint 4,8% en 2025, son meilleur niveau depuis la pandémie, et devrait se maintenir autour de 4,5% en 2026. En mai 2026, l’émission obligataire internationale de 2,25 milliards d’euros a attiré un carnet d’ordres de 5,2 milliards d’euros : un signal clair de confiance.
Les atouts sont bien connus : la stabilité, une position géographique entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique, une base industrielle qui monte en gamme dans l’automobile, l’aéronautique et les batteries, et la continuité des réformes, dont le passage progressif au ciblage d’inflation, qui renforcera encore la crédibilité macroéconomique. Les trois grandes régions d’origine des capitaux sont déjà présentes : la Banque européenne d’investissement prévoit plus de 700 millions d’euros au Maroc en 2026, les investisseurs du Golfe s’engagent dans l’eau et l’énergie, et les industriels asiatiques dans la chaîne de valeur des batteries. Les points de vigilance tiennent surtout à la concurrence mondiale pour les capitaux. Les prêteurs regardent la rapidité et la prévisibilité de l’exécution des projets, la profondeur des outils de couverture de change, et de plus en plus les critères environnementaux et climatiques : le stress hydrique, mais aussi la décarbonation des exportations, avec le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, entré dans sa phase définitive en 2026. Ce sont des domaines dans lesquels le Maroc progresse déjà, et qui détermineront sa capacité à capter une part croissante des capitaux disponibles.
F. N. H. : Les entreprises marocaines affichent des ambitions internationales croissantes, en particulier en Afrique, où les opportunités s’accompagnent de risques de change, de financement et de contrepartie. Comment les banques marocaines et internationales peuvent-elles conjuguer leurs réseaux et leurs expertises pour accompagner cette expansion ? Et le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des moyens financiers nécessaires pour conforter son positionnement de plateforme d’investissement vers le continent africain ?
C. E. A. : Les entreprises marocaines comptent déjà parmi les principaux investisseurs africains sur le continent. Les banques marocaines y ont bâti des réseaux remarquables, certaines étant présentes dans une vingtaine de pays.
Les atouts des banques marocaines et internationales sont très complémentaires. Les banques marocaines apportent une connaissance approfondie du terrain et des réseaux bien établis en Afrique de l’Ouest et centrale. Standard Chartered vient compléter ces expertises en servant plus de 25 marchés africains, avec un accent stratégique sur la banque de financement et d’investissement, le commerce transfrontalier et la gestion de fortune, en s’appuyant sur sa présence de longue date au Moyen-Orient et dans les grandes économies asiatiques. Ensemble, elles peuvent accompagner les entreprises marocaines qui se développent en Afrique en facilitant leurs échanges transfrontaliers, en leur donnant accès à des financements et en les aidant à gérer leurs risques grâce à la couverture de change, aux garanties, aux crédits documentaires, aux mécanismes de partage des risques entre banques et aux solutions de gestion de trésorerie multidevises. Pour une entreprise marocaine qui investit en Afrique, s’approvisionne en Asie et vend en Europe, cette combinaison donne accès à une expertise et à des services bancaires tout au long de la chaîne de valeur.
Le Maroc dispose des fondations nécessaires pour renforcer ce rôle de plateforme. L’écosystème de Casablanca Finance City réunit aujourd’hui près de 280 entreprises, dont plusieurs banques internationales couvrant 53 des 54 pays africains. Le Royaume dispose d’une signature reconnue sur les marchés internationaux, d’outils publics de co-investissement et de grands projets régionaux comme le gazoduc Afrique Atlantique, déjà soutenu par plusieurs bailleurs internationaux. L’enjeu est désormais de mutualiser ces forces, en associant plus systématiquement banques marocaines, banques internationales, institutions de financement du développement et agences de crédit export autour des projets africains. C’est précisément le rôle que nous souhaitons jouer depuis Casablanca : relier les capitaux et les opportunités entre l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie, les États-Unis et l’Europe, aux côtés de nos partenaires marocains.
Par D.William