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Sebta : « La surveillance des frontières relève d’une responsabilité partagée »

Sebta : « La surveillance des frontières relève d’une responsabilité partagée »

Après la tentative de passage massif vers Sebta, les interrogations se multiplient sur les ressorts d'un phénomène migratoire en mutation. Rôle des réseaux sociaux, diversification des profils, perception de l'Europe, coopération migratoire… Ali Zoubeidi, expert en migration, décrypte les nouvelles dynamiques mises en lumière par les événements des 30 et 31 juillet. Entretien.

Propos recueilis par Leila Chik 

La Quotidienne : Comment expliquez-vous qu'une rumeur virale ait pu mobiliser 50 à 60 000 personnes en 48 heures ? Est-ce un cas isolé, ou un mode opératoire qu'on va être amené à revoir dans les prochains mois ?

Ali Zoubeidi : C'est un bis repetita. En septembre dernier déjà, on avait connu la même chose : une mobilisation via les réseaux sociaux, avec environ 10 000 personnes ayant tenté d'entrer. Ce qu'on observe, c'est une véritable capitalisation de l'information. Cela fait des semaines que ça circule, on est en période estivale, il y a de plus en plus de monde dans la région, jeunes adultes comme adultes. Il y a toujours des facteurs d'attraction et des facteurs de répulsion qui se combinent. La décision de la Cour suprême espagnole n'est, à mes yeux, qu'un incident parmi tous les facteurs qui poussent les gens à partir.

Et il faut arrêter de ne parler que de jeunes. On n'est plus seulement dans le profil classique du harraga, ce jeune de moins de 18 ans livré à la rue. On a désormais affaire à des profils démographiques beaucoup plus larges : des jeunes professionnels qui n'acceptent plus leur situation, qui veulent voir ailleurs, qui veulent une vie meilleure. C'est ce qu'on a observé la semaine dernière.

LQ : Le ministère de l'Intérieur a insisté sur le rôle des réseaux de trafic d'êtres humains. Ces réseaux organisés ont-ils une responsabilité, ou est-on face à un mouvement spontané, poussé par le désespoir économique ?

A.Z : Un réseau de trafic a un objectif simple : gagner de l'argent. Or la question à se poser est celle-ci : qui a payé pour entrer ce jour-là ? Personne, à ma connaissance. Leur rôle intervient à un autre moment. On peut parler de réseaux de trafic de migrants, ou de traite des êtres humains, à partir du moment où les personnes se retrouvent en situation de vulnérabilité une fois arrivées dans le pays de destination. C'est là qu'ils entrent en jeu, pour organiser la suite du parcours vers la péninsule espagnole : il faut payer, il y a souvent des faux documents à fournir. C'est ce service-là qu'ils monnaient, pas la mobilisation initiale d'une foule de 40 000 à 60 000 personnes. Quel intérêt auraient-ils à mobiliser une telle masse, alors qu'aucune de ces personnes n'a encore payé pour traverser ? On observe cette dynamique depuis une dizaine d'années : ce n'est pas dans ce type de mobilisation que les trafiquants trouvent leur intérêt économique.

LQ : Par ailleurs, les chiffres du HCP montrent un chômage des jeunes à 27,2 %, contre 9,5 % au niveau national. Peut-on établir un lien de cause à effet direct entre cette précarité économique et ce qui s'est passé à Sebta, ou est-ce plus complexe ?

A.Z : Il n'y a pas de lien direct. Même chez les personnes qui ne sont pas au chômage, il faut aller au-delà des chiffres et regarder la réalité : ces personnes en emploi sont-elles seulement satisfaites de leur situation ? Si elles avaient l'opportunité de partir, le feraient-elles ? C'est la situation professionnelle réelle qu'il faut analyser, pas seulement le statut d'emploi ou de chômage.

Nous avons d'ailleurs été surpris par la diversité des profils qui ont tenté la traversée. On observe une féminisation croissante de la migration, avec de plus en plus de jeunes femmes, et on a pu échanger avec des personnes déjà insérées sur le marché du travail. Ce n'est donc pas seulement une question de précarité ou de chômage, mais un manque de perspective plus large. C'est là qu'il faut reconstruire la confiance entre les institutions et la société, et redonner de l'espoir. Ce dont on parle aujourd'hui dépasse largement la seule jeunesse. On est face à différents profils démographiques.

LQ : On parle beaucoup d’une "vision fantasmée de l'Europe" chez ces jeunes. Comment expliquez-vous que ce mythe résiste encore, alors que l'information sur les conditions de vie des migrants en Europe est largement accessible ?

A.Z : Il y a une forme de glamourisation de la migration irrégulière. On montre des images de réussite, mais elles masquent une autre réalité, plus dure. Même une femme exploitée une fois sur place, victime de la traite des êtres humains, ne va pas forcément vouloir rentrer travailler au Maroc. Elle préfère souvent garder espoir dans l'avenir plutôt que d'admettre l'échec, surtout lorsque des campagnes de régularisation sont en cours en Europe : cet espoir d'une régularisation à venir suffit à la maintenir sur place, malgré une situation d'exploitation. Ces campagnes, en Espagne notamment, deviennent un vrai facteur d'attraction, y compris pour des gens qui vivent déjà dans la précarité.

Et ces images circulent dans l'entourage direct de chacun, dans son quartier. Dès qu'une personne réussit, tout le monde veut faire comme son voisin, comme son copain d'école. On se dit que l'herbe est plus verte ailleurs.

LQ : On observe un retournement de discours en quelques jours : accusations de passivité contre le Maroc les premiers jours, puis remerciements officiels de Madrid. Comment analysez-vous une bascule diplomatique aussi rapide ?

A.Z : En réalité, il n'y a jamais eu de relâchement de notre côté. Face à une avalanche de ce type, on ne peut pas dire que ce sont les autorités marocaines qui ont laissé faire. Il faut rappeler qu'on ne dispose que de 20 000 personnes pour gérer l'ensemble de la frontière, un effectif largement insuffisant face à ce type d'afflux massif en très peu de temps. Nous avons besoin d'un renforcement des ressources humaines.

Quand on parle de surveillance des frontières, ce n'est pas seulement une question de migrants, on parle aussi des réseaux de trafic de drogue. Et cette question, pourquoi l'avalanche n'a pas été arrêtée du côté espagnol, elle pourrait tout aussi bien être posée à Madrid. Il était donc prévisible que l’Espagne revienne sur les accusations des premiers jours : c'était avant tout une réaction émotionnelle, portée par un discours de droite. Car en réalité, quand on regarde les chiffres et la réalité du terrain, le Maroc assure une vraie surveillance. Il ne devrait pas être le gendarme de l'Europe, mais il y a une responsabilité partagée dès lors qu'il y a des accords entre les deux parties.

LQ : La réunion des ministres de l'Intérieur de l'UE du 4 août n'a débouché sur aucun communiqué commun, et l'Espagne a exprimé sa frustration face au manque de solidarité de plusieurs pays, dont l'Italie, publiquement pointée par Madrid. Est-ce le signe d'une fracture plus large dans la politique migratoire européenne ?

A.Z : Sans aucun doute. Il y a un discours de droite du côté italien, un discours plus à gauche du côté espagnol : ces frictions sont donc logiques. La droite pousse vers plus de protectionnisme, plus de fermeture des frontières. Et même à Bruxelles, on sait très bien qu'une campagne de régularisation comme celle engagée par l’Espagne constitue un facteur d'attraction pour les candidats à la migration.

Mais ces tensions entre Madrid et ses partenaires européens ont commencé bien avant les événements de Sebta, dès le lancement de la campagne de régularisation espagnole elle-même. En dépit des accords conclus au niveau européen, chaque État conservant en pratique sa souveraineté nationale sur le sujet. Quand Pedro Sánchez a pointé l'Italie du doigt, l'Italie a répliqué en rappelant que plus de 440 000 migrants étaient entrés sur son territoire, contre environ 200 000 pour l'Espagne. Ces tensions sont donc logiques : chaque pays gère le dossier migratoire à sa manière. Les événements de Sebta n'ont fait que les mettre en lumière et les exacerber, mais elles étaient déjà là. 

 

 

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